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6 janvier 2005

   

Université Laval

Des paysages à la carte

par Renée Larochelle

Pour avoir une idée d'ensemble d'une ville, d'une région ou d'un pays, rien ne vaut une bonne carte. En effet, avec une carte en main, le paysage fait son chemin dans notre tête, les routes nous mènent là où on veut aller et on peut se perdre dans le décor, avec son billet de retour dans la poche. Mais si le paysage a toujours été là, la carte, elle, n'a pas toujours été dans le paysage, a révélé Annie Antoine, professeure d'histoire moderne à l'Université de Rennes, lors d'une conférence donnée dans le cadre des Midis du Centre interuniversitaire d'études québécoises (CIEQ), le 16 décembre.

"Sans le savoir, l'homme de Cro-Magnon avait un paysage devant lui mais la carte ­ réalisée dans le but de faire connaître un paysage - est une invention moderne, a expliqué Annie Antoine. En fait, on a un paysage devant soi quand on découpe un petit morceau de pays. Et ce paysage, conçu dès lors comme un objet d'étude, donne des indices sur la société qui l'a façonné."
Pour illustrer ses dires, cette spécialiste de l'histoire des sociétés rurales à l'époque moderne a montré, entre autres, la photo d'un bocage, paysage caractéristique de l'Ouest de la France, avec ses prés, ses haies et ses arbres. Si le paysage tel qu'il apparaît aujourd'hui exhale le romantisme, servant de décor de rêve aux amoureux du dimanche ou encore de carte postale aux touristes à la recherche de douces émotions, il n'en était sûrement pas de même au 18e siècle quand les animaux de ferme menaient le bal sur cet espace privé clairement délimité par des haies. En effet, pour empêcher les animaux de s'éparpiller dans la nature, en somme pour garder les bêtes groupées, les prés étaient "fermés" par des haies soigneusement taillées. Les cartes dessinées à l'époque témoignent que "autre temps, autre paysage".

"Le dessinateur savait qu'il devait donner une idée de la nature qui s'offrait à lui afin que d'autres puissent s'y reconnaître, a souligné Annie Antoine. À cet égard, il demeure fidèle au paysage mais il n'hésite pas à rompre l'alignement des arbres pour faire plus naturel. Tout est dessiné à la plume. Puisqu'il n'y a pas de légendes sur ces cartes, le dessinateur va utiliser respectivement une teinte de jaune et de bleu pour indiquer qu'il s'agit d'une prairie et d'un cours d'eau, par exemple." Enfin, la carte permet aux propriétaires terriens d'avoir une vue d'ensemble de leurs terres et d'y percevoir les droits qui leur reviennent. Ces cartes sont-elles toujours représentatives de la réalité? Voilà la question à se poser, croit Annie Antoine. Une chose est certaine: elles permettent incontestablement aux historiens de s'y retrouver dans le paysage historique, bref, de ne pas perdre la carte.