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28 octobre 2004

   

Université Laval

Gros mâles en péril

La chasse aux gros spécimens aurait des effets négatifs sur certaines populations animales

par Jean Hamann

La chasse aux gros spécimens de mouflons d'Amérique a des effets pervers qui ne plairont pas aux chasseurs: elle contribue à la prolifération des petits mâles arborant des petites cornes. "Cette situation constitue tout un dilemme pour l'aménagement de la faune", a affirmé David Coltman, de l'Université de l'Alberta, lors d'une conférence présentée le 15 octobre à l'initiative du Centre d'études nordiques et du Département de biologie. "La chasse aux gros spécimens génère des revenus pour l'aménagement faunique, mais elle contribue en même temps à la diminution de la taille des mouflons", a-t-il constaté.

En Alberta, un permis de chasse au mouflon peut valoir, dans certains cas, des centaines de milliers de dollars. "En 1998 et 1999, un chasseur a même payé plus d'un million de dollars pour obtenir un permis spécial lui permettant de chasser dans la zone limitrophe d'un parc national, signale Steeve Côté, professeur au Département de biologie et cotitulaire de la Chaire de recherche industrielle CRSNG-Produits forestiers Anticosti. Ces zones sont réputées pour abriter des spécimens qui permettent aux chasseurs d'inscrire leur nom dans le livre des records du Boone and Crockett Club" (une organisation fondée en 1887 par Theodore Roosevelt qui tient un registre des plus grosses bêtes à bois ou à cornes abattues par des chasseurs).

Devant la centaine de personnes présentes à la conférence, David Coltman a repris les grandes lignes de l'article qu'il a publié dans Nature, en décembre dernier, sur le troupeau de Ram Mountain dans les Rocheuses. Depuis 1972, les chasseurs ont abattu 57 mâles de ce petit troupeau dont la population a fluctué entre 40 et 120 têtes. Le poids des mâles récoltés et la taille de leurs cornes dépassaient nettement la moyenne du troupeau, ce qui montre que "les chasseurs réussissent bien à sélectionner les plus gros mâles", observe le chercheur. La plupart des mâles sont tués avant l'âge de huit ans, alors qu'ils n'ont pas encore atteint leur plein potentiel comme géniteurs, de sorte que ceux qui ont de grosses cornes laissent moins de descendants, a-t-il souligné. Résultat: les chasseurs éliminent progressivement les gènes qui "font" les meilleurs trophées. Ainsi, en trois décennies, les mâles âgés de quatre ans ont vu leur poids moyen passer de 85 à 65 kg cependant que la longueur de leurs cornes, qui était de 70 cm, a chuté à 50 cm.

Selon Steeve Côté, il n'est pas impensable que pareil scénario puisse se produire chez l'orignal québécois si les chasseurs abattent les gros mâles de façon préférentielle. "Au Québec, le nombre de chasseurs d'orignaux dépasse le nombre d'orignaux, de sorte que la pression de chasse est très élevée. La situation est différente pour le cerf de Virginie parce que la pression de chasse est nettement moindre."

Pour éviter que la chasse n'exerce une pression sélective en faveur des gros mâles chez le mouflon, chez l'orignal ou chez d'autres espèces chassées comme trophées, il faudrait adopter des règlements qui auraient pour effet d'accorder deux ou trois années supplémentaires de reproduction aux gros mâles, suggère Steeve Côté. "En principe, ça leur laisserait la chance de laisser plus de descendants possédant les mêmes caractéristiques. Je crois que les chasseurs accepteraient de collaborer si on leur exposait bien les enjeux."