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30 septembre 2004

   

Université Laval

Fines gueules!

Les aversions alimentaires seraient d'abord apparues chez les reptiles

par Jean Hamann

Les huîtres vous roulent dans la bouche depuis que vous les soupçonnez d'être la cause de votre dernière indigestion? L'odeur du fromage bleu vous chamboule l'estomac depuis la gastro qui a suivi votre dernier vin et fromage? Blâmez vos ancêtres les reptiles puisqu'il semble que ce sont eux qui ont "inventé" l'aversion alimentaire et qui vous en ont fait cadeau en héritage, soutiennent Sébastien Paradis et Michel Cabanac, du Département d'anatomie et de physiologie de la Faculté de médecine.

Tout comme les autres comportements, la capacité d'apprendre à éviter un nouvel aliment qui rend viscéralement malade - la nausée ou la diarrhée en sont les symptômes cruels trop bien connus - est forcément apparue quelque part au cours de l'évolution, raisonnent les deux chercheurs. Des études ont déjà rapporté l'existence d'aversions alimentaires chez les rats, les coyotes, les chevaux, les chauves-souris, les furets, les cailles, les éperviers et chez la couleuvre rayée. Par contre, personne ne semble avoir examiné la question en profondeur chez les autres reptiles, ni chez les poissons et les amphibiens, soulignent-ils dans un article récemment publié dans la revue scientifique Behavioural Processes.

Pour combler ce vide, Sébastien Paradis et Michel Cabanac ont convié à un repas inédit des reptiles - deux espèces d'iguanes et deux espèces de scinques (des lézards à queue courte) - et des amphibiens - une espèce de crapaud et une espèce de salamandre-. Les chercheurs ont servi un plat inhabituel à chaque espèce - le menu allait du ver de terre au filet de turbot - et, 30 minutes après la fin du repas, ils ont injecté à certains de leurs convives du chlorure de lithium, une substance toxique qui rend l'animal malade.

Une semaine plus tard, les chercheurs ont resservi le même plat à leurs sujets. Résultats? Les amphibiens, qu'ils aient été rendus malades ou pas la semaine précédente, ont avalé avec un égal appétit la nourriture servie lors des deux repas, tout comme les reptiles du groupe témoin. Par contre, les reptiles qui avaient été rendus malades ont boudé leur assiette, consommant moins de 3 % de la nourriture qu'ils avaient ingérée lors du premier repas. Il leur a fallu entre 35 et 45 jours avant de recommencer à consommer l'aliment qu'ils associaient à leurs malaises. Pendant cette période, ils ont d'ailleurs ignoré tous les nouveaux aliments qui leur étaient proposés, alors qu'ils avalaient avec bon appétit leur traditionnel repas de criquets. "Il s'agit là d'une manifestation de néophobie chez les reptiles", commente Michel Cabanac.

La mémoire de l'estomac
Du point de vue évolutif, ces résultats indiquent que l'aversion alimentaire serait d'abord apparue chez les reptiles et qu'elle aurait été transmise aux espèces qui en sont issues. "Nos résultats signifient aussi que les reptiles ont une conscience alors que les amphibiens n'en ont pas, ajoute Michel Cabanac. Nous sommes arrivés au même constat après avoir étudié l'apparition des émotions chez ces deux groupes d'animaux." La capacité de reconnaître et d'éviter des aliments qui rendent malades serait donc un mécanisme très ancien, puisqu'il est apparu avec les reptiles, et très utile au plan évolutif puisqu'il permet à un animal de réduire ses probabilités de mourir d'une intoxication alimentaire.

Le professeur Cabanac précise cependant que, chez l'humain, il faut établir une distinction entre l'aversion alimentaire induite par des aliments qui causent des troubles digestifs et celle qui résulte de caprices. "Il est normal que le premier contact avec un nouvel aliment soit marqué par le rejet, mais on peut apprendre à un enfant à manger n'importe quel aliment qui ne rend pas malade, affirme-t-il. C'est une question d'éducation."