Au fil des événements
 

30 septembre 2004

   

Université Laval

La mémoire du désir

Le sociologue Michel Dorais traque les nombreux angles morts du désordre amoureux

par Pascale Guéricolas

Désir. Bien des chanteurs de pomme, des grands paroliers, des poètes, des cinéastes, des dramaturges, des peintres, se sont esquintés sur ce concept, toujours en vain. Ce violent désordre amoureux ou purement sexuel ne se laisse pas si facilement mettre en mots ou illustrer. Observateur aguerri, le sociologue Michel Dorais a tenté en 1995 une approche différente en consacrant à ce sujet un essai aux confluents de l'anthropologie, de la psychologie cognitive, de la neurobiologie, et bien sûr de la sociologie. Une réflexion qui fait mouche puisque cet ancien travailleur social a vendu 7000 exemplaires de La mémoire du désir. Du traumatisme au fantasme, très apprécié par le lectorat français. Presque une décennie plus tard, l'ouvrage connaît une seconde vie en format de poche aux éditions Typo, afin notamment de mieux desservir la clientèle des élèves des cégeps.

Le professeur de l'École de service social se dit le premier surpris du succès d'un livre qu'il a écrit pour se faire plaisir alors qu'à la même époque les entrevues qu'il effectuait avec de nombreux hommes violés sapaient son moral. "Pour une fois, je me suis intéressé au cas général plutôt qu'au particulier en essayant de comprendre comment les êtres humains parviennent à transformer leurs traumatismes en plaisir, à la condition toutefois de ne pas réécrire compulsivement les mêmes scénarios perdants sans jamais trouver d'issues heureuses. C'est un peu le même concept que celui de résilience développé par Boris Cyrulnik, bien moins connu il y a dix ans."

La chimie du scénario
Dans une langue limpide, sans verser dans le psycho-pop facile, Michel Dorais remonte les fils du désir jusqu'à l'enfance pour comprendre une histoire transformée par le passage du temps dans notre mémoire. Pourquoi vivre avec cette personne plutôt que telle autre, comment expliquer la persistance du sentiment amoureux chez un vieux couple, pourquoi certains semblent cultiver l'autodestruction, voilà quelques-unes des questions soulevées dans cet ouvrage. Au passage, l'auteur bouscule la vision éthérée que l'on peut entretenir face au désir et à l'amour en s'intéressant à l'échange d'informations entre nos milliers de neurones capturant les souvenirs. But de cette démonstration à saveur biologique: prouver que le cerveau jouit d'une grande plasticité et que les expériences passées s'y accumulent et s'y impriment dans l'ordre ou le désordre. Cela signifie que nos manques, nos frustrations, nos plaisirs, nos traumatismes constituent la matière brute encodée par les neurones. Cette accumulation de sensations et de souvenirs va déterminer en bonne partie les perceptions et sensations à venir, et constitue la base des scénarios que nous nous jouons dans nos rapports sexuels d'adulte.

Une sexualité gavée de symboles
Ainsi, selon Michel Dorais, le désir représente une véritable machine qui enregistre et rejoue nos propres traumatismes. Concrètement, cela signifie que certaines femmes rechercheront toute leur vie un conjoint protecteur pour réparer certains traumatismes. Le sociologue émet aussi l'hypothèse que certains garçons et filles, victime d'abus sexuels dans leur enfance, se prostituent car ils ont appris à nier leur propre corps et pensent acquérir du pouvoir en exigeant de l'argent de leurs clients lors de relations sexuelles impersonnelles. Du même souffle, l'auteur de l'essai remarque que nos perceptions peuvent évoluer dans le temps, nous aidant à passer par-dessus des traumatismes que l'on pensait irrémédiables. Et en bon sociologue, il souligne également la dimension culturelle de la sensualité ou, comme il l'écrit "l'importance du sens qu'on donne aux sens." Les femmes girafes en Thaïlande, au long cou étiré par de multiples colliers, représentent en effet le comble de l'érotisme pour leurs compatriotes alors qu'il y a de bonnes chances qu'elles laissent les Occidentaux indifférents. Au fond, ce n'est pas tant le corps de l'autre qui nous attire que le fantasme que nourrit ce corps à travers ce qu'il exprime.