Au fil des événements
 

30 septembre 2004

   

Université Laval

Le courrier

L'exposé d'un mouton noir

Extraits de l'allocution prononcée par Gérard Verna, professeur à la Faculté des sciences de l'administration et récipiendaire du prix Carrière 2004, un des prix d'excellence en enseignement de l'Université Laval, lors de la remise de ces prix, le 23 septembre.

Monsieur le recteur, Madame la vice-rectrice, chers collègues et néanmoins amis, chers amis qui ne sont pas des collègues (j'en ai aussi), je vais faire l'exposé le plus bref et le plus difficile de ma carrière pour vous remercier tous et vous dire quelle chance l'Université peut offrir à plusieurs d'entre nous.

Lors de mes modestes et fort controversés débuts à la Faculté des sciences de l'administration, à l'hiver 1987 comme professeur invité, je me suis immédiatement passionné pour ce travail que je découvrais et qui me permettait enfin de faire autre chose que simplement gagner ma vie en faisant partager à d'autres les différentes expériences professionnelles vécues dans une vie antérieure. Toutefois, mon profil fort peu orthodoxe, les choix que j'ai rapidement fait en recherche de me tenir loin des modes et des groupes et donc aussi des subventions, la façon ­ je le réalise mieux aujourd'hui et j'en suis un peu confus ­ souvent très provocatrice et peu diplomate de tracer mon chemin et aussi d'enseigner m'ont souvent fait craindre de m'être trompé et de finir comme TQS en petit mouton noir de la Faculté.

Mais dans une carrière commencée à 45 ans, on n'a pas le temps de changer de stratégie en route. J'ai donc continué mais si il y a une chose que je n'aurais vraiment jamais imaginé, c'était d'être là aujourd'hui. Je crois y être grâce à beaucoup d'amitiés partagées: amitié de Jacques Lussier, hélas absent aujourd'hui, qui m'a convaincu de venir à Québec et amitiés des membres de mon Département qui m'ont permis d'y rester; amitié de tous ceux qui ont cru dans le projet du programme de Gestion internationale et en ont fait un grand succès; amitié de tous ceux et celles qui à un moment ou un autre m'ont souri ou tendu la main et que je n'ai hélas pas pu tous inviter ce soir; amitié enfin de Marc Bélanger qui, chaque fois que j'en doutais, m'a convaincu que nous faisions le plus beau métier du monde.

Car nous faisons vraiment le plus beau métier du monde mais, hélas, dans une institution de plus en plus mal en point: pas la notre en particulier, mais l'institution universitaire en général: trop longtemps immobile dans un monde en mouvement; trop tournée vers le passé dans un monde qui ne connaît plus que le futur; habituée au monopole dans un monde de concurrence; conçue pour l'élite et devant faire face à des demandes de formation de masse; symbole de la réflexion et de l'effort gratuit dans un monde où aujourd'hui tout se paye et doit se rentabiliser; s'essayant timidement à la flexibilité alors qu'elle tirait sa force de sa rigidité. L'université souffre de plus en plus, et bien souvent nous aussi souffrons avec elle.

Nous entrons donc dans une période de grands changements. Je crains que certains remèdes ne soient pires que le mal. Je redoute particulièrement toutes les incitations à se regrouper, pour agir de façon concertée et normalisée, ce qui relève davantage d'une logique d'entreprise que d'une logique universitaire. Car si, dans le monde robotisé de demain, il ne doit rester qu'un seul ilôt de liberté de parole et de pensée, il faut que ce soit l'Université, elle qui sera toujours d'autant plus forte qu'elle sera diversifiée et constituée d'hommes et de femmes libres de leurs pensées et responsables de leurs actes.

Je ne sais combien de mes collègues partagent ce point de vue mais ils doivent aussi savoir que cette liberté a un prix que je trouve cependant bien faible par rapport à l'immense chance qui nous est donnée: participer en première ligne à la formation de notre jeunesse et lui voler chaque jour quelques étincelles de joie et d'énergie.

Pour ma part, l'honneur qui m'est fait aujourd'hui ne peut que renforcer ma conviction et je compte bien continuer à exercer mes fonctions quelques années encore: il faudra vous y faire Merci à tous!

Gérard Verna
Professeur au Département de management