Au fil des événements
 

30 septembre 2004

   

Université Laval

La charrette dévale les côtes

Pendant deux jours, près de 200 étudiants de l'École d'architecture et des cégeps de la région ont imaginé les multiples façons d'aménager la falaise qui traverse Québec

par Pascale Guéricolas

Dimanche, 22 h, à l'École d'architecture, dans le Vieux-Québec. En équipe de cinq ou six, des étudiants blêmes et aux paupières lourdes de sommeil se penchent sur des dizaines de croquis étalés sur les tables ou pianotent fébrilement sur leur ordinateur. De temps en temps, des fous rires nerveux jaillissent d'un coin de la salle, tandis que des discussions véhémentes naissent à propos d'un élément de la maquette vraiment mal placé.

Bienvenue dans l'univers de la "charrette", une des traditions de la formation en architecture. Dans ce cadre, les étudiants disposent de seulement deux jours pour proposer une autre façon d'utiliser les 33 côtes, rues ou escaliers qui parcourent la ville du Vieux-Québec jusqu'aux confins de Sainte-Foy, en passant par Beauport. Leur projet réalisé sur poster sera exposé pendant quelques jours dans les locaux de l'École puis au Centre d'interprétation de la vie urbaine de la Ville de Québec.

Cet événement fait date dans l'histoire de l'École d'architecture qui fête cette année ses quarante ans. En effet, la Ville de Québec et la Société du patrimoine urbain s'y associent, ainsi que Gilles Saucier et André Perrotte, deux diplômés de Laval qui vont représenter le Canada à la prochaine Biennale d'architecture de Venise. À la clef, plusieurs emplois d'été à la Ville de Québec pour les trois projets sélectionnés et d'autres récompenses pour plusieurs autres équipes. De plus, cette édition de la charrette, dont la coordination était assurée par Jan Zwiejski professeur à l'École, a favorisé le partage de connaissances puisque les équipes comprenaient obligatoirement des étudiants de deuxième, de troisième année ou encore de maîtrise.

Pierre-Olivier Lepage, en deuxième année de baccalauréat actuellement, a d'ailleurs particulièrement apprécié l'échange de vues au sein de son équipe qui comprenait plusieurs étudiants français en formation à l'École d'architecture, tout comme les discussions avec les professeurs et les architectes circulant au travers des groupes. "Cela nous a poussés à beaucoup discuter préalablement pour s'interroger sur les enjeux de notre site et à adopter une approche plus conceptuelle", explique-t-il. Les cinq coéquipiers ont jeté leur dévolu sur la côte Saint-Sacrement qui constitue selon eux une des entrées de la ville. Ils ont ainsi imaginé un pôle multi-modal où les automobilistes pourraient laisser leur véhicule et emprunter les transports en commun ou un vélo pour se rendre au centre ville. "En France, plusieurs villes ont développé cette approche, mais j'ai l'impression qu'ici on mise encore tout sur la voiture", souligne Jordane Maruejouls qui vient de l'Université de Rennes. Très futuriste, leur projet profite de la topographie pour proposer au piéton un parcours à travers des bâtiments reliés par des passerelles et des escaliers mécaniques, où l'on pourrait trouver aussi bien des informations touristiques que des cafés ou une gare d'autobus.

Un étage plus bas, une autre équipe travaille à donner une nouvelle allure au controversé échangeur Dufferin dans le quartier Saint-Roch, là où le maire L'Allier rêvait de construire un monumental escalier. "Cet endroit où les bretelles entrent directement dans la falaise a un côté sale, underground, une force qui nous ont attiré", explique Mathieu Bergeret. Les étudiants ont donc décidé dans leur projet de supprimer des sorties d'autoroute afin de bâtir des rampes en pente douce permettant aux handicapés, aux gens avec des poussettes ou aux cyclistes de gagner facilement le haut ou le bas de la falaise. En lieu et place des fameuses bretelles inutiles, ils imaginent un bâtiment surélevé à la fois carrefour naturel et lieu de concerts, d'exposition, de rencontres.

Onde de choc en vue
À quelques mètres, une équipe de filles survoltées discutent encore de leur concept autour de ce même échangeur si décrié. Elles rêvent de créer une onde de choc sur la falaise, en donnant une nouvelle vie au fameux tunnel planifié pour traverser une partie de la Colline parlementaire afin qu'il devienne un véritable lieu de circulation entre la haute et la basse ville. Contrairement à leurs camarades, elles refusent de détruire les bretelles de béton inutilisées pour mieux dénoncer le manque de planification des uns et des autres dans les années 1970. "Une charrette constitue un prétexte pour aller au fond d'un événement afin de passer un message et poser les vraies questions à propos d'un site", précise Ève-Lyn Blanchet. "Peu importe que notre projet soit impossible à construire, il a pour but de regarder le lieu d'un il neuf", renchérit Anne-Marie Blais.
Cette attitude se retrouve chez l'équipe qui planche sur la création d'une liaison entre Sainte-Foy et Cap-Rouge, dans le secteur Du Vallon Nord. Les sept coéquipiers ont inventé un lien routier, tout en valorisant un boisé pour l'instant à l'écart des voies de circulation. "Cette charrette est vraiment très libre et très variée car nous avons le choix du site à transformer et la façon de l'aborder", confie Véronique Boulet. Il suffit de la regarder s'extasier devant la précision d'une courbe de niveaux exécutée par sa consoeur pour comprendre que la fatigue ne pèse pas lourd dans le souvenir que les étudiants conservent de cette expérience de travail intense.