Au fil des événements
 

16 septembre 2004

   

Université Laval

Les boucs émissaires

L'homosexualité n'est plus ce qu'elle était

"Gardons à l'esprit que ce qui est un crime aujourd'hui demeure susceptible d'être accepté socialement et juridiquement demain."

par Renée Larochelle

Novembre 1691. Nicolas Daucy dit la Rooze est banni à vie de la Nouvelle France pour crime de sodomie. Mai 1726, Benjamin Deschauffours est brûlé vif sur la place publique à Paris pour le même crime. Montréal, avril 2004. Michael Hendricks et René Leboeuf se marient sous les applaudissements de la foule, devenant le premier couple de même sexe à unir officiellement leur destinée au Québec. Autre temps, autre moeurs: jadis source d'opprobre collectif et crime parmi les crimes, l'homosexualité est devenue, en moins de 400 ans, complètement normalisée, la société protégeant légalement les homosexuels contre toutes les formes de discrimination légale.

C'est ce caractère relatif et évolutif de la criminalité, en l'occurrence celle entourant l'homosexualité, qu'examine Patrice Corriveau dans sa thèse de doctorat intitulée Du bûcher à la mairie: histoire et sociologie de la répression juridique des homosexuels en France et au Québec du 17e siècle à aujourd'hui. Jusqu'au milieu du 18e siècle, dans la Mère Patrie comme en Nouvelle-France, la sodomie constitue une atteinte directe à l'ordre divin, dont le Roi est l'illustre héritier. En fait, le sodomite est châtié ouvertement seulement lorsque son crime se mêle à un crime de sang ou à un attentat sur la jeunesse. Qu'il s'agisse d'un meurtre ou d'un viol, la sentence exclut totalement l'acte violent pour se concentrer sur la sodomie, un crime tellement monstrueux que les Pères de l'Église taisent jusqu'à son nom, de peur d'inspirer les uns et de choquer les autres.

Si ces comportements jugés déviants, consentants ou non, continueront d'être lourdement réprimés par la doctrine pénale au Canada français, la France, guidée par les philosophes des Lumières, se tournera vers un discours plus scientifique et rationnel. Du même coup, les crimes à connotation religieuse ou contre les murs disparaîtront lentement mais sûrement du code pénal pour être remplacés par tout ce qui touche l'Individu ou ses biens. Progressivement, le médecin prendra la place du curé. En lieu et place d'une conception religieuse de la moralité publique s'instaurera la peur de la contagion, associée aux murs déviantes. Bref, le criminel sera davantage perçu comme un malade que comme un scélérat.

Gare aux pédophiles
"Tout d'abord, la religion a présenté le sodomite comme une menace à l'endroit de la famille traditionnelle, résume Patrice Corriveau. Ensuite, la médecine s'est attardée à désigner les risques que faisait encourir l'inverti à la santé de la nation. Enfin, l'État, la médecine et le clergé ont tous soulevé les dangers inhérents à la corruption des murs chez la jeunesse. En ce début du 21e siècle, où les droits des homosexuels sont garantis légalement, on assiste en corollaire à la chasse aux pédophiles et aux pères incestueux. C'est comme si la société avait besoin de trouver un déviant, un coupable de service, afin de détourner sa violence inassouvie vers une victime. Loin de moi l'idée de dire que le pédophile n'est pas un acte criminel, mais il n'en demeure pas moins que la façon dont une société perçoit un acte criminel est très utile pour comprendre cette même société."

Des exemples? Apprendre que le suicide était punissable de la pendaison en vertu de la loi pénale de la Nouvelle France peut paraître farfelu aujourd'hui. Cependant, le suicide n'a été décriminalisé qu'en 1972 au Canada. Dans les années 1970, la pédophilie et l'inceste étaient relativement tolérés dans notre sociétés alors qu'ils sont hautement réprimés aujourd'hui, et ce, tant moralement que juridiquement. Gardons à l'esprit que ce qui est un crime aujourd'hui demeure susceptible d'être accepté socialement et juridiquement demain."