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16 septembre 2004

   

Université Laval

Maudites médailles

L'obsession de la victoire a dénaturé le sport, déplorent des experts

par Jean Hamann

Ils ont fait leur la devise "Plus vite, plus haut, plus fort". Lorsqu'ils gagnent, on les couvre d'or et de gloire. Lorsqu'ils perdent, on les oublie. Lorsqu'ils se font pincer pour usage de produits dopants, on les répudie. Entre les trois options, leur corps d'athlète balance. "Les athlètes dopés sont-ils des tricheurs ou des victimes?", se sont demandé les participants du plus récent Bar des sciences, présenté le 8 septembre à Québec, à l'initiative du Cégep de Limoilou et de l'Université Laval.

Pour Claude Savard, directeur du Département d'éducation physique de l'Université Laval, il est clair que les athlètes sont davantage des victimes consentantes que des tricheurs. "Le système sportif les pousse au maximum. Ils doivent performer et gagner. La quête de victoires les force à aller au-delà de leurs limites et à partir de là, la fin justifie les moyens. Le désir de remporter des médailles corrompt le sport."

C'est vrai que les athlètes sont soumis à des pressions de toutes parts, reconnaît Jocelyn East, du Centre canadien pour l'éthique dans le sport, mais ça ne peut excuser tous les comportements. "Trop d'athlètes utilisent cette excuse pour justifier le recours aux produits dopants."

Dany Bernard, chargé de cours à l'Université et directeur du programme sport-études en hockey à l'Académie Saint-Louis, juge que les athlètes qui se dopent sont carrément des tricheurs parce qu'ils avaient le choix de dire non. "L'esprit sportif repose sur trois principes: la loyauté, l'équité et le désir de vaincre, rappelle-t-il. Le dopage va à l'encontre du principe d'équité et ça dénature le sport."

Dans certains pays, le dopage sportif existe chez les enfants de 8 ans, signale toutefois Stéphanie Dubal, chercheure au CNRS en France. "Pour moi, il est clair qu'à cet âge, ce sont des victimes. Ils savent que le dopage, ce n'est pas bien, mais ils ne comprennent pas ce que ça implique du point de vue éthique ou moral."

Un esprit sain...
Une étude menée il y a deux ans par Pierre Valois et Mélanie Côté, de la Faculté des sciences de l'éducation, auprès de 3 573 jeunes athlètes québécois d'élite âgés de 10 à 20 ans, a révélé que 26 % d'entre eux avaient fait usage de produits dopants, au moins une fois, dans les 12 mois précédant l'enquête. Un chiffre percutant que les responsables de l'étude considéraient de plus comme une sous-estimation de la réalité. Autre révélation troublante, 2 % des répondants avaient déclaré avoir été encouragés à consommer des produits dopants par leur entraîneur ou par leurs parents!

Si un jeune athlète se dope, il faut regarder du côté des valeurs des parents et surtout de l'entraîneur, croit Dany Bernard. "Ce dernier est une personne de référence importante pour les jeunes athlètes et c'est la pièce maîtresse de tout le système sportif. C'est lui qu'il faut sensibiliser. Malheureusement, dans les stages de perfectionnement des entraîneurs, les ateliers qui portent sur l'éthique sont peu courus."

Claude Savard déplore que le gros des énergies soit présentement placé sur le débusquage des tricheurs plutôt que sur la prévention. Tout en reconnaissant que, sur le plan de la santé publique, le dopage des athlètes d'élite est un problème qui touche une très faible proportion des jeunes, il croit néanmoins que le phénomène a valeur d'exemple qui appelle une intervention. "Il faut prévenir la consommation de produits dopants pour protéger la santé des athlètes, bien sûr, mais aussi parce que ce sont des modèles pour le reste de la société. Il ne faut pas que le message du sport soit que ce qu'il y a de plus important est la victoire à tout prix. Il faut que les athlètes essaient de se dépasser, qu'ils essaient de gagner, bien sûr, mais le sport sert aussi à connaître ses limites et à les accepter. Par ailleurs, il faut également que nous acceptions, comme société, que le sport est un moyen d'éducation et non une machine à fabriquer des héros."