Au fil des événements
 

16 septembre 2004

   

Université Laval

«Mon style, mon genre»

Les préadolescentes ont-elles encore le choix d'être elles-mêmes?

par Renée Larochelle

En ces temps où posséder un style est un must, les magazines pour préadolescentes véhiculent un double message. D'une part on incite des filles à peine sorties de l'enfance à se définir par un look spécifique et, d'autre part, on leur dit quoi porter pour obtenir ce même look. En somme, être soi-même devient une mode en soi qu'il faut suivre, si on veut continuer à ressembler à tout le monde.

Tel est l'un des constats qui se dégagent d'une étude réalisée par Pierrette Bouchard, professeure à la Faculté des sciences de l'éducation. La recherche a été menée auprès de 15 filles âgées de 9 à 12 ans de la région de Québec, abonnées ou consommatrices de magazines pour filles, en l'occurrence Cool! et Filles d'aujourd'hui. Pour les fins de cette étude dont les résultats sont partiels, ces tweens dans la fleur de l'âge étaient invitées à commenter le contenu de deux numéros parus en 2003. Si certaines se montrent critiques face au contenu ("C'est sûr que ce qu'il y a là dedans, c'est pas l'idéal (...) Les choses qu'y t'apprennent dans ces revues, c'est comment être à la mode, comment te faire un chum"), la majorité croit dur comme fer ne rien sacrifier à leur personnalité dans cette course folle au look, qu'il soit classique, funky, techno, friperie, rave, "fashion timide" ou "corporate sportive". Et pourtant...

"Promouvoir l'identité personnelle tout en vendant la conformité sociale constitue un paradoxe gagnant pour l'industrie de la mode, souligne Pierrette Bouchard. C'est une stratégie de marketing très habile. En fait, l'industrie propose une très grande variété de vêtements parmi lesquels les filles croient choisir celui qui exprimeront le mieux leur personnalité." Un exemple? "Tu tripes sur le style hip-hop? Voici des vêtements cool qui te donneront un look bien à toi. À adopter sur-le-champ!" "De prime abord, lorsqu'on écoute les filles parler de leurs choix de look, on pourrait croire qu'il s'agit d'une forme d'émancipation face aux tendances de la mode, note Pierrette Bouchard. Pourtant, on se rend vite compte que ce discours est puisé à même les magazines qui présentent une panoplie de looks à adopter, tout en définissant eux-mêmes la personnalité associée au look en question."

À ce moment crucial de leur vie où elles sont en pleine recherche de leur identité, les préadolescentes apprennent ainsi à se définir par l'image qu'elles projettent. Sans compter que cette variété de looks présente un dénominateur commun: dénudant le corps à souhait, les vêtements qui s'étalent dans les pages des magazines sont toujours sexy, quelque soit le genre proposé, et toujours rehaussés par une quantité impressionnante d'accessoires: bijoux, lunettes, strings, maquillage, etc. Les petites femmes sexy d'aujourd'hui ne sont-elles pas les consommatrices de demain?

Si elle admet que la promotion de l'industrie de la mode et de la consommation par de toutes jeunes filles dans les magazines n'est pas un phénomène nouveau, Pierrette Bouchard affirme que la nouveauté réside dans le fait que les filles qu'on y retrouve sont de plus en plus jeunes. "On assiste à un mouvement d'infantilisation et de sexualisation précoce, explique la chercheure. Avant, c'était la femme-enfant qui était exhibée. Maintenant, c'est en quelque sorte l'enfant-femme. Tout cela n'est qu'un leurre. Réalisons-nous que nous faisons vieillir nos enfants trop vite? Les gains d'autonomie réalisés avec le féminisme sont-ils menacés par les stéréotypes inculqués à la génération montante?"