Au fil des événements
 

16 septembre 2004

   

Université Laval

Radio X: liberté d'expression ou dérive?

Les propos offensants feraient partie du produit au même titre que le sport et le rock alternatif

par Pascale Guéricolas

Manifestement, la question du non-renouvellement de la licence de la station de radio CHOI FM et de la liberté d'expression à Québec passionnent toujours autant les foules. Le hall d'entrée du Musée de la civilisation débordait lundi soir alors que quatre conférenciers débattaient du rôle du CRTC dans cette affaire et du droit de s'exprimer sur les ondes publiques, dans le cadre de la série Participe Présent. L'animatrice Françoise Guénette a d'ailleurs eu fort à faire pour maintenir les échanges courtois entre certains participants du public et les invités.

"Il ne faut pas confondre la liberté d'expression et le droit de dire n'importe quoi!", a lancé Diane Vincent, professeure de langue et linguistique à l'Université Laval et coauteure de Fréquences limites; la radio de confrontation au Québec, après avoir cité quelques propos particulièrement offensants tenus par l'animateur Jeff Fillion. Appelant un chat un chat, la linguiste a cité dans le texte les remarques sexistes, racistes et homophobes qui parsèment le discours de cet adepte de la radio-choc. À ses yeux, les mots blessants incitent à la haine et ont un coût social élevé. "Il y a une banalisation de la violence dans les cours d'école, car les jeunes utilisent les termes qu'ils entendent à la radio diffusée dans l'autobus, remarque-t-elle. À l'insulte, on répond par l'insulte."

Le dénigrement érigé en modèle d'affaires
Abondant dans le même sens, Daniel Giroux, secrétaire général du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval, approuve la décision du CRTC d'avoir suspendu la licence de CHOI. "En 2002, déjà, la station avait été avertie de corriger la situation et rien n'a été fait, rappelle-t-il. Pourquoi? Parce que les propos offensants font partie du produit au même titre que le sport et le rock alternatif. C'est un cercle mercantile qu'il faut briser." Frédérick Têtu, professeur de philosophie au Cégep François-Xavier Garneau, ne partage pas du tout cette analyse. Endossant le rôle de défenseur de la liberté d'expression totale alors que Genex, l'entreprise propriétaire de CHOI, avait décliné l'invitation du Musée de la civilisation, il a plaidé haut et fort pour une libéralisation des ondes publiques et le recours aux tribunaux plutôt qu'au CRTC pour les auditeurs offensés.

"Comme citoyen, j'ai plus confiance en la société civile et en des juges indépendants qu'en un organisme bureaucratique où les gens sont nommés pour cinq ans", soutient l'enseignant qui est aussi coprésident de la campagne électorale de l'Action démocratique du Québec dans le comté de Vanier. "Actuellement, on assiste à une campagne de salissage, à un discours haineux envers Jeff Fillion devenu le "salaud" de service." Cet auditeur de CHOI, dont les opinions tranchées lui ont valu de se faire huer par une bonne partie du public, ne reconnaît d'ailleurs pas sa station préférée dans le portrait apocalyptique qu'on dresse d'elle aux quatre coins du Québec. Tout comme plusieurs participants du public qui ont exprimé au micro leur attachement à une radio originale dans un paysage médiatique québécois où règne la convergence. Un spectateur a ainsi fait remarquer que Genex constituait un des rares groupes indépendants parmi les entreprises propriétaires de journaux ou de stations au Québec.

La solution au délicat équilibre entre la liberté d'expression et les limites au dénigrement passe peut-être par un accès facilité aux tribunaux, selon Hugo Lépine, directeur de la Maison de Lauberivière. Conscient que bien souvent les citoyens plus démunis ne peuvent avoir recours à la justice lorsqu'ils se sentent offensés par les propos de certains animateurs, cet avocat de formation voudrait qu'on profite du débat actuel pour s'inquiéter du manque d'accessibilité aux tribunaux. "On pourrait également créer un ordre professionnel pour les artisans de la radio avec un code de déontologie et un comité de discipline pour les individus qui y dérogent", suggère-t-il. Une proposition restée lettre morte dans le débat.