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9 septembre 2004

   

Université Laval

Rififi autour du X fragile

Une équipe de la Faculté de médecine remet les pendules à l'heure sur les causes d'une maladie mentale héréditaire

par Jean Hamann

Dans un article publié le 7 septembre par la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences, l'équipe du professeur Edouard Khandjian, de la Faculté de médecine, vient contredire ce qui était considéré dans certains milieux comme l'une des découvertes marquantes de 2003 dans le domaine de la biologie cellulaire. Bien que le chercheur ne l'avoue pas ouvertement, il s'agit d'une douce revanche puisque la grande "découverte", qui avait été publiée en février 2003 dans la prestigieuse revue Cell, contredisait les travaux réalisés depuis dix ans dans son propre laboratoire. "Depuis 18 mois, notre domaine de recherche était pour ainsi dire bloqué, commente le professeur Khandjian. Personne ne voulait publier de résultats qui allaient à l'encontre du modèle très sexy et très glamour qui avait été proposé dans Cell par des chercheurs de Rome et de Rotterdam. Notre petite équipe de Québec a osé dire que ces chercheurs s'étaient trompés."

La pomme de discorde entre les deux équipes concerne le mécanisme cellulaire responsable du syndrome de retard mental du X fragile. Cette maladie, qui constitue la première cause de retard mental héréditaire à travers le monde, se manifeste, chez l'enfant, par un retard d'apprentissage du langage et par des comportements hyperactifs ou autistiques. Elle frappe davantage les garçons (1 sur 4 000) que les filles (1 sur 6 000). L'équipe du professeur Khandjian a montré que la mutation responsable de cette maladie cause l'inhibition du gène codant pour la protéine appelée FMRP (Fragile X Mental Retardation Protein). Ces protéines sont présentes dans tous les tissus du corps, mais leur concentration est 100 fois plus élevée dans les cellules nerveuses. Les chercheurs croient qu'elles interviennent dans le mécanisme de traduction des ARN messagers. Elles feraient partie d'un complexe qui conduit les ARN messagers du noyau de la cellule vers les sites de synthèse des protéines.

En 2003, coup de théâtre dans Cell, des chercheurs européens affirment que, dans les neurones, la FMRP n'intervient pas dans le mécanisme de traduction. Ils proposent donc une fonction révolutionnaire, sensationnelle et inattendue pour cette protéine. "Aussitôt que j'ai lu leur article, je me suis dit "Impossible!". Ces jeunes chercheurs ont commis une erreur méthodologique dont sont bien prévenus les plus vieux. Ils ont eu recours à un détergent qui ne doit pas être utilisé pour de telles expériences."

Avec son équipe formée de Marc-Étienne Huot, Sandra Tremblay, Laetitia Davidovic, Rachid Mazroui et Barbara Bardoni, le professeur Khandjian reprend une à une toutes les étapes techniques du travail des chercheurs européens ainsi que celles de leurs propres travaux pour arriver à la conclusion "que nos confrères manquaient peut-être de rigueur scientifique", résume-t-il. "Ils ont échafaudé une histoire époustouflante, à première vue crédible, basée sur des prémices erronées, accidentelles ou manipulées, peu importe. L'important, c'est que notre contre-découverte remet les pendules à l'heure."

Le chercheur avoue retirer une grande satisfaction "d'avoir vu juste, d'avoir rétabli les faits et de constater que notre modèle tient toujours la route". Il est surtout heureux pour les jeunes de l'équipe qui, après avoir consacré un an de travail à démentir le nouveau dogme, voient leur travail reconnu dans Proceedings of the National Academy of Science, une autre revue très prestigieuse. "Ça a été une histoire passionnelle, qui a mis du piquant dans notre quotidien. Maintenant que nous avons tiré les choses au clair, nous pouvons continuer nos travaux", conclut le professeur Khandjian.