Au fil des événements
 

12 février 2004

   

Université Laval

D'où viennent les Inuits?

Le débat fait rage chez les archéologues mais les subventions sont épuisées

Depuis plusieurs années, un groupe de chercheurs de l'Université Laval, de l'Université McGill et de l'Institut culturel Avataq, un organisme inuit, arpentent la côte du détroit d'Hudson au nord du 60ème parallèle entre Salluit et Quaqtaq, au Nunavik. La plupart du temps en canot, ils cherchent des sites de campement qu'ont pu utiliser les Inuits ou leurs ancêtres les Paléoesquimaux. Des recherches qui vont sans doute pouvoir nourrir un débat très chaud sous ces cieux polaires, celui portant sur l'origine des Inuits.

"Le site le plus ancien que nous avons découvert sur le détroit d'Hudson remonte à 3 600 ans, explique Daniel Gendron, étudiant au doctorat en archéologie travaillant pour Avataq. Il s'agit d'un campement avec un cercle de pierre, ainsi que des restes d'outils en pierre servant à travailler les peaux et à préparer les viandes." Apparemment, ce lieu de vie aurait été occupé par les Paléoesquimaux, un groupe venu de Sibérie orientale et d'Alaska qui a émigré vers l'Arctique de l'Est en quelques générations en suivant la côte, et sans doute les grandes baleines. Puis, un deuxième groupe émigre à son tour de l'Ouest voici 1000 ans pour élire domicile dans la même région. La polémique fait rage sur la question du contact entre ces deux peuples. Certains pensent que les Paléoesquimaux ont disparu sans rencontrer les Inuits, victimes de changements climatiques, tandis que d'autres soutiennent que les premiers arrivants se sont assimilés en rencontrant les peuples provenant plus récemment de l'Alaska.

"Les recherches que nous avons menées prouvent qu'il n'y a pas eu de contacts entre les deux peuples, affirme Daniel Gendron. Sur le site de l'île aux Igloos, par exemple, on a retrouvé des traces de campement à deux moments très différents grâce à la datation des objets." Selon le chercheur, l'arrivée des Inuits actuels remonterait aux années 1200 ou 1300, et non vers l'an 1000 comme les historiens le croyaient jusqu'à présent. Bien évidemment les certitudes dans ce domaine évoluent très rapidement, et les chercheurs aimeraient bien poursuivre leurs fouilles, même si ils ont épuisé la subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada de 600 000 $ dont ils disposaient pour mener à bien leur projet. Plusieurs professeurs de l'Université Laval en géographie, en géomatique, en archéologie s'allient donc à l'Institut Avataq pour solliciter une autre enveloppe du CRSH afin d'en apprendre davantage sur l'histoire des migrations dans ce secteur et le mode de vie des premiers habitants.

Des certitudes ébranlées
Plusieurs sites déjà explorés présentent un grand potentiel car les objets retrouvés ont été bien préservés. En creusant à environ un mètre de profondeur, les archéologues ont ainsi découvert des restes d'animaux chassés par les Paléoesquimaux sur une île située à 20 minutes en canot de Salluit, ce qui leur a permis de renverser quelques idées reçues sur leur alimentation. "On les imagine toujours mangeant uniquement du phoque, explique Daniel Gendron. En fait, il semble qu'ils chassaient une grande variété d'animaux, des morses, des bélugas, des renards, des bernaches. De plus, ils n'utilisaient pas seulement un outillage en pierre." Sur ce site, les chercheurs ont ainsi mis la main sur des harpons et des pointes de lance faits en ivoire et en andouiller, le bois de caribou.

Toutes ces recherches intéressent grandement les Inuits qui demeurent au Nunavik, car ils veulent en apprendre davantage sur leur histoire. Des professeurs des écoles des villages proches des sites ont déjà eu l'occasion de s'initier à l'archéologie en prenant un cours dispensé par l'Université McGill, afin d'informer adéquatement leurs élèves sur leurs origines. L'expérience pourrait se poursuivre si les chercheurs obtiennent la subvention demandée. Les témoignages des aînés des communautés inuites seraient par ailleurs mis à contribution dans les prochaines recherches. En effet, les initiateurs du projet aimeraient mettre sur pied un logiciel interactif permettant de visualiser les cartes des sites fouillés ainsi que des entrevues d'Inuits de la région partageant leurs expériences. Une façon de réconcilier le savoir scientifique et la mémoire orale.

PASCALE GUÉRICOLAS