Au fil des événements
 

12 février 2004

   

Université Laval

Far West Forever

De tout temps, les États-Unis auraient eu un penchant pour l'agression

«Comme on peut le voir en Irak, une logique de domination politique et policière du monde est très difficile aux États-Unis, indique le sociologue français Denis Duclos. L'hypothèse que je propose est que les causes de ces difficultés sont liées à la nature même de la culture américaine.» Selon lui, cette culture serait davantage tournée vers l'agression que vers la conciliation sociale. Il en veut notamment pour preuve le «culte» des armes dans ce pays qui fait que chaque année plus de 10 000 citoyens tombent sous les balles de leurs agresseurs.
Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, collaborateur au journal Le Monde diplomatique, Denis Duclos a publié quelques essais à ce jour, dont Le complexe du loup-garou, la fascination de la violence dans la culture américaine (Pocket Agora,1998). Le mercredi 4 février, il a donné une conférence au pavillon Charles-De Koninck. L'événement était organisé par le Département de sociologie de l'Université Laval en collaboration avec le comité d'activités de la revue Aspects sociologiques.

Une société qui n'en est pas une?
Le phénomène de la violence aux États-Unis, écrivait Denis Duclos dans un article récent du Monde diplomatique, pourrait s'expliquer par le fait que la conception de la vie en société dans ce pays serait une négation de la notion même de société. Dans sa conférence, il est même allé jusqu'à demander si les USA constituaient une société. «Ce pays est le seul au monde sans nom collectif, explique-t-il. Il est impossible de se dire «étasunien», un mot qui empêche l'identité parce qu'il réfère à une notion abstraite qui est le fait d'unir des États.» Pour le conférencier, il est clair que ce manque reflète une tendance profonde chez les Américains à revendiquer des formes minimales de solidarité. «Cette tendance s'appuie sur les mythes nordiques, souligne Denis Duclos. Ces mythes mettent en valeur l'individu capable de menacer la société par sa propre différence de désir et d'action. En retour, la société contrôle ces potentialités de l'individu par un fonctionnement mécanique, organisationnel, disciplinaire.» Dans Le monde diplomatique, le conférencier écrivait que la culture américaine, celle d'hier comme celle d'aujourd'hui, se définit comme un affrontement continuel entre les individus, les groupes, les Églises, les États, les droits et les conceptions civiques.

Extermination de millions d'Amérindiens, guerre civile et apartheid officiel jusqu'aux années 1960, assassinat du président Kennedy, interventions militaires nombreuses à l'étranger depuis la guerre de Corée, meurtriers en série et milices de patriotes, la violence, à travers l'histoire américaine, a pris de nombreux visages. Les gangs d'immigrants sont une autre facette du phénomène. «Dès les années 1840, soit bien avant l'immigration italienne, le pays a accueilli des immigrants qui avaient tendance à se refermer sur eux-mêmes et à se rassembler pour assurer par la violence l'hégémonie d'un clan sur les autres, explique Denis Duclos. D'ailleurs, que l'immigration soit forcée ou non, n'y a-t-il pas quelque chose de profondément traumatique, lié à de la haine, dans le fait d'immigrer? L'immigrant est coincé entre la haine du pays qui ne veut plus de lui et celle du pays qui l'accepte difficilement.»

En matière d'individualisme outrancier, donc bien loin de la solidarité sociale, l'exemple, ici, vient de haut. Denis Duclos rappelle que le président Thomas Jefferson, il y a deux siècles, considérait l'État comme «un monstre immonde par nature» et qu'il éprouvait de la haine pour tout ce que l'État représentait. Plus près de nous, l'administration Bush s'est désolidarisée d'une partie importante de la population américaine en réduisant de 86 % le programme communautaire d'accès aux soins destiné aux personnes sans assurance médicale. Dans le dossier de l'environnement, elle s'est désolidarisée de la communauté internationale en refusant de signer le Protocole de Kyoto sur l'effet de serre.

YVON LAROSE