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5 février 2004

   

Université Laval

Formation

Des têtes bien faites

La philosophie est un apport formidable à l'exercice de plusieurs professions

"La philo, à quel métier ça va te mener?" La plupart des étudiants qui choisissent cette discipline ou envisagent de le faire ont certainement déjà entendu cette question. Victor Thibaudeau, professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval, a donc décidé de réunir une dizaine de diplômés vendredi dernier pour y répondre enfin, et prouver à tous et chacun que cet enseignement peut ouvrir la porte à bien des carrières différentes de celles de l'enseignement. Un avocat, une recherchiste pour une émission de radio, un directeur de collège, un infirmier de rue et bien d'autres ont donc témoigné à la tribune de l'indispensable apport de la philosophie à l'exercice de leur profession actuelle.

Hélène Barbeau, recherchiste à la chaîne culturelle de Radio-Canada, se définit comme "dangereusement passionnée de philosophie". L'avocat Jean-François De Rico reconnaît qu'il avait surtout envie de poursuivre des études en s'engageant en philosophie. Le directeur de collège Marcel Côté se sentait prêt "à livrer de la pizza plus tard" en autant qu'il puisse avant aller au bout de son rêve en étudiant les grands philosophes. Qu'ils apparaissent comme des philosophes dilettantes, philosophes socialement engagés, ou épris des penseurs, ces diplômés partagent aujourd'hui quelques caractéristiques communes. Tous reconnaissent que leur passage à la Faculté de philosophie leur a appris la rigueur, la méthode, a développé leur habileté de synthèse et d'analyse, mais par-dessus tout leur a permis de communiquer leurs idées.

Plongée dans le monde des communications depuis l'obtension de sa maîtrise en philosophie en 1992, Hélène Barbeau a pu constater l'efficacité de sa capacité à comprendre des idées complexes, développée alors qu'elle vivait presque en recluse entourée de ses livres dans un petit bureau de la Faculté de philosophie. "Cela m'a donné du front tout autour de la tête, raconte la recherchiste. J'ai travaillé comme productrice d'émission dans des équipes où bien souvent j'étais la plus jeune et où je devais convaincre les dirigeants de l'importance des projets que nous présentions." De son côté, Jean-François Rico reconnaît que la philosophie l'aide dans sa carrière de juriste lorsqu'il s'agit de faire valoir la position d'une des parties, et surtout de l'expliquer aux autres, malgré la complexité des situations. Selon lui, l'étude des grands textes des philosophes et la pratique des rédactions délient la langue et l'esprit et facilitent l'expression de la pensée.

Libre et sans complexe
Cependant, les avantages de l'apprentissage en philosophie ne se limitent pas à la salle de cours, à en croire plusieurs diplômés. Bruno Marchand, aujourd'hui conseiller à la vie étudiante au Cégep de Sainte-Foy, a profité de son passage au baccalauréat pour développer des solidarités et rencontrer les autres, qu'il s'agisse des étudiants ou de ses professeurs. Alliant plus tard philosophie et travail social, il a milité dans des groupes de défense des droits sociaux et affiché sans complexe sa singularité. "On est déjà marginalisé quand on s'inscrit en philo, explique-t-il. Du coup, on se sent plus libre par rapport aux autres." Marcel Côté saisit l'idée au bond. "La philosophie nous donne une grande liberté qui permet d'avoir du recul face à des enjeux complexes. Vous savez ce n'est pas pour rien que tant de directeurs de collèges sont formés dans cette discipline plutôt qu'en administration."

Dans bien des cas, la philosophie permet d'accéder ensuite à d'autres formations. Une enquête récente du ministère de l'Éducation auprès d'une quarantaine de diplômés de la Faculté de philosophie de l'année 1999 constate ainsi que plus de la moitié des détenteurs d'un baccalauréat continuent leurs études à l'Université, contre 70 % pour ceux qui possèdent une maîtrise dans cette discipline. Même s'il n'étudie plus aujourd'hui, François Bibeau, conseiller pédagogique au Cégep de Limoilou, remarque de son côté que sa fréquentation des grands penseurs lui a procuré une grande ouverture d'esprit. "J'ai souvent constaté qu'à la trentaine les gens se refermaient autour de leurs idées, alors qu'il me suffit d'ouvrir un livre de philosophe pour retrouver ma liberté de penser."

PASCALE GUÉRICOLAS