Au fil des événements
 

5 février 2004

   

Université Laval

Un campus à repenser

Pierre Larochelle, professeur à l'École d'architecture, juge sévèrement le développement autarcique de la Cité universitaire

Le conférencier, Pierre Larochelle, qui s'exprimait mardi soir à l'invitation de la Commission d'aménagement de l'Université Laval, ne mâche pas ses mots lorsqu'il s'agit d'évoquer le développement du campus. Énumérant toutes les erreurs commises depuis le premier plan directeur en 1952, l'architecte a sévèrement critiqué les décisions d'aménagement prises par les directions successives de l'Université Laval qui n'auraient jamais cherché à intégrer le campus au reste de l'agglomération.

Pour mieux comprendre le présent, Pierre Larochelle a ressorti le plan directeur de l'architecte Édouard Fiset de 1952 donnant les indications pour la construction de la Cité universitaire encore en devenir. "À cette époque, la direction catholique de l'Université jugeait la ville comme un lieu de vie malsain, un lieu de perdition, il fallait donc lui tourner le dos", explique-t-il. La direction prévoit donc construire une cité religieuse, là où se trouve aujourd'hui le pavillon Louis-Jacques-Casault, entourée de verdure pour faire écran au reste des pavillons. Les hangars, la chaufferie se retrouvent aussi dans ce secteur comme en arrière cour, et ils constituent aujourd'hui la première vision de l'automobiliste pénétrant aujourd'hui sur le campus par le boulevard René-Lévesque.

Un axe détourné de son sens
Toujours selon le plan directeur, les pavillons bordaient un espace vert central dans la tradition des campus à l'américaine. Sur papier, les bâtiments se retrouvent groupés le long d'un axe nord-sud s'ouvrant d'un côté sur la perspective des Laurentides, et de l'autre sur une place publique. Cet axe existe encore aujourd'hui, à la différence près que sa vocation a changé du tout au tout. "Dès le plan directeur de 1971, les qualités essentielles de ce type de campus ont disparu car le plan a été dénaturé, dénonce Pierre Larochelle. Les pavillons, au lieu de s'ouvrir sur un espace commun lui tournent le dos." En effet, la bibliothèque générale, le pavillon Alexandre-Vachon, le pavillon Adrien-Pouliot n'ont pas leur façade sur le Grand axe, davantage diviseur que rassembleur au fil du temps puisque très peu de piétons l'empruntent, été comme hiver.

Autre problème majeur, selon Pierre Larochelle: la taille démesurée du campus. "Dans les années cinquante, on pensait que Québec aurait un million d'habitants en 1990, raconte-t-il. La Cité universitaire, hors d'échelle, a été pensée sur cette erreur démographique." À l'entendre, la distance entre les pavillons sur le campus décourage la marche à pied, puisque qu'il faut parfois parcourir un kilomètre pour rallier deux bâtiments alors qu'un piéton peut accéder aux services essentiels dans un rayon de 400 mètres dans un centre ville. Selon lui, la Cité universitaire a tout fait par ailleurs pour se couper des quartiers avoisinants qui se sont développés depuis quelques décennies. Il cite ainsi la fermeture de rues vers l'autoroute Du Vallon, la construction d'une entrée sur le boulevard Laurier qui bloque la perspective sur le campus, ou le fait que les équipements publics comme la Bibliothèque ou la salle de concert Henri-Gagnon soient si mal identifiés et si peu accessibles.

Un rapport oublié
À en croire le conférencier, l'Université Laval s'est comportée davantage en propriétaire spéculateur conservant jalousement ses terrains qu'en organisation consciente de sa place centrale au sein de l'agglomération de Québec. Il préconise donc un changement d'attitude radicale pour s'intégrer et se fusionner à la nouvelle ville. Et le professeur de ressortir le projet de requalification et de développement de la cité universitaire sur lequel il avait planché plusieurs mois en 1999 en compagnie de huit étudiants au sein du Laboratoire de maîtrise en design urbain de l'École d'architecture. Même s'il a pris soin d'envoyer ce volumineux rapport à de nombreuses instances de l'Université, Pierre Larochelle n'en a jamais plus eu de nouvelles, hormis un courrier du recteur Michel Pigeon exprimant son intérêt pour le document et son désir de constituer une Commission d'aménagement du campus -ce qui a été fait en avril 2002.

Dans ce rapport, le professeur et ses étudiants suggéraient de resserrer le campus autour de son centre et de vendre des terrains en périphérie, en particulier à proximité de la rue Myrand, en arrière du pavillon Louis-Jacques Casault. "80 000 personnes travaillent aujourd'hui à Sainte-Foy, et ont parfois besoin d'habiter dans un appartement plutôt que dans un bungalow ou un cottage, explique-t-il. Les retraités vont aussi bientôt rechercher des condos, tout en restant dans leur quartier." Pierre Larochelle et son équipe préconisaient aussi de céder des terrains en bordure de l'autoroute Du Vallon pour permettre la construction de centre de recherches privés travaillant en synergie avec l'Université, ainsi que ceux bordant le chemin Sainte-Foy pour bâtir des immeubles résidentiels. Quel accueil les responsables de l'actuelle Commission d'aménagement vont réserver à ces diverses propositions restées lettres mortes jusqu'à présent? L'avenir le dira.