Au fil des événements
 

16 octobre 2003

   

Université Laval

L'appel de la mer de glace

Une expédition dans les eaux sibériennes conduit l'étudiant Alexandre Forest vers sa destinée

Le déclic s'est produit par un vendredi après-midi pluvieux et froid de novembre 2002. Lorsqu'il est monté à bord du bateau de recherche de Québec-Océan, à l'occasion d'une journée portes ouvertes, Alexandre Forest se demandait ce qu'il voulait faire de sa vie. Lorsqu'il en est descendu, il savait. "Il s'est produit quelque chose pendant la visite. J'ai appris ce que les chercheurs faisaient et le côté non cloisonné de l'océanographie m'a tout de suite plu. On touche à plein de choses avec des gens qui proviennent de tous les horizons", dit-il, avant de s'interrompre quelques instants pour bien peser ses mots, comme le font ceux qui s'apprêtent à livrer un secret. "Je pense aussi que, depuis quelques années, j'avais en moi cet intérêt pour le travail en mer. Mon grand-père était capitaine de bateau..."

La trajectoire d'Alexandre Forest aura connu quelques louvoiements avant que ce cap ne s'impose à son itinéraire de vie. Au cégep, après avoir testé les eaux des sciences pures, il a pris le large vers le marché du travail. Le temps passe et le voilà de retour aux études dans un programme technique en chimie-biologie. Une fois son diplôme collégial obtenu, nouveau changement de cap, il prend la route de l'Université Laval, à destination du Département de biochimie et de microbiologie. Ses bons résultats scolaires lui permettent de décrocher une bourse d'été du CRSNG grâce à laquelle il travaille dans des laboratoires de recherche. "J'ai travaillé dans des labos de biologie moléculaire et de biologie de la reproduction, dit-il. Les deux expériences ont été très intéressantes, mais ça ne comblait pas mes attentes." S'ensuit une période de questionnement sur son avenir, jusqu'au jour où la visite du navire de recherche est venue dissiper la brume du doute.


Ce qui s'annonçait comme un été tranquille, passé à étudier du zooplancton au microscope dans un labo, s'est transformé en aventure palpitante


Direction Sibérie
L'étudiant en biochimie va aussitôt frapper à la porte du capitaine de Québec-Océan, Louis Fortier, pour lui manifester son intérêt naissant pour l'océanographie. Ensemble, ils concoctent un projet de recherche pour l'été 2003 et le soumettent au CRSNG, qui accepte de verser une nouvelle bourse à l'étudiant. "Il a fallu que je m'initie rapidement à la taxonomie du zooplancton marin. Ce n'est pas quelque chose qu'on enseigne en biochimie." À ce moment-là, Alexandre Forest ignorait encore que bien d'autres initiations l'attendaient au détour.

Ce qui s'annonçait comme un été tranquille, passé à étudier du zooplancton au microscope dans un labo, s'est transformé en véritable aventure pour l'étudiant. En juin, Louis Fortier recevait un message de l'océanographe russe Igor Dmitrenko, installé à l'Université d'Alaska Fairbanks, qui demandait de l'aide matérielle et humaine pour une expédition arctique dans la mer des Laptev, au Nord de la Sibérie. En échange, Québec-Océan pouvait profiter d'une occasion extraordinaire pour amasser des données biologiques sur ces eaux sibériennes. Louis Fortier devait désigner deux volontaires pour cette mission. Son premier choix: Marc Ringuette, un étudiant-chercheur rompu à la recherche arctique, qui termine son doctorat. Le second? Humm... Pas évident puisque chaque étudiant-chercheur planche déjà sur son propre projet. Qui donc est disponible et prêt à partir presque à pied levé pour la Sibérie?

C'est ainsi qu'après un mois de préparatifs et un vol en quatre étapes via Oslo, Marc Ringuette et Alexandre Forest se sont retrouvés, à bord d'un brise-glace russe, loué, grâce à des fonds américains, par un chercheur américain d'origine russe! Pour Marc Ringuette, l'expédition prenait à la fois une tournure diplomatique et scientifique. "Depuis quelque temps, nous cherchions une façon d'amorcer une collaboration avec les Russes et cette chance se présentait à nous. Sur le plan scientifique, c'est intéressant de savoir ce qui se passe du côté de l'Arctique que nous n'étudions pas, parce que je doute fort que cet océan soit partout pareil."

Une vingtaine d'autres chercheurs russes, un Canadien et une trentaine de membres d'équipage prenaient également place à bord de ce brise-glace de recherche pour le moins spacieux puisque, pendant une partie de l'année, le bâtiment, doté d'une piscine et d'un sauna, sert de bateau de croisière pouvant accommoder une centaine de passagers! En tout, ils ont passé 21 jours à bord de ce navire où "nous n'avons pas été considérés comme des invités, mais bien comme des membres à part entière de l'équipe", constate Marc Ringuette, qui prononcera une conférence sur le sujet le 17 octobre, à 12 h 30, au local 3068 du pavillon Vachon.

Un rite initiatique
Pour Alexandre Forest, l'aventure a pris une tournure de rites initiatiques. "C'était la première fois que je prenais l'avion, la première fois que je partais en expédition en bateau et c'était ma première visite dans l'Arctique", avoue-t-il. Ces trois baptêmes l'ont conduit à une confirmation. "Je termine mon bac et décembre et je commence ma maîtrise en océanographie dès janvier."

Pour marquer cette révélation, Alexandre Forest a rapporté une bouteille d'eau, prélevée au 80e parallèle, et il l'a offerte à sa mère à son retour. Une bouteille d'eau de mer pure et limpide, comme un symbole de vie qui unit le grand-père, la mère et le fils. Pouvait-il en être autrement puisque, comme l'a écrit l'écologiste américaine, Rachel Carson, "tout finit par retourner à la mer, à Océanos, le fleuve circulaire, semblable au flot ininterrompu du temps, le commencement et la fin."

JEAN HAMANN