22 août 2002


UNE PROCÉDURE D'ÉLECTION À REPENSER


Texte de la lettre envoyée par le recteur François Tavenas au président et aux membres du Conseil d'administration de l'Université, le 27 juin dernier.

Monsieur le Président, lors de la récente réunion du Conseil d'administration de l'Université Laval, le secrétaire général a déposé son rapport sur la dernière élection au rectorat de notre université. J'ai lu ce rapport avec attention pour conclure, dans un premier temps, que l'ensemble des recommandations devraient faire l'objet d'un suivi positif de la part du Conseil d'administration et de la communauté universitaire. Je me permets à ce sujet de souligner que la question des qualifications minimales requises pour tout candidat au rectorat devrait être réglée dans les meilleurs délais. Je ne vois pas pourquoi le Conseil d'administration ne pourrait pas fixer, dès maintenant et de sa propre autorité, que tout candidat au rectorat doit posséder au moins les mêmes qualifications que nous exigeons aujourd'hui de tout candidat à un poste de professeur, de directeur de département ou de doyen, soit d'être détenteur d'un doctorat ou d'une maîtrise et d'une expérience pertinente remarquable. Je vois mal en effet comment une personne ne disposant pas de telles qualifications pourrait avoir la crédibilité nécessaire pour assumer efficacement les fonctions de recteur.

Ceci dit, je voudrais vous faire part de mes préoccupations plus larges concernant la procédure de sélection du recteur de l'Université Laval. Notre université est une des seules en Amérique du Nord à choisir son recteur par le biais d'une élection par un collège électoral substantiel, à l'issue d'une campagne électorale publique. Un tel processus ne nous permet pas de mobiliser les meilleures candidatures possibles et me semble porteur de graves dangers, dont certains semblent s'être manifestés récemment. Comme je l'ai souligné dans mon dernier discours au Conseil universitaire, ce processus fait l'objet de critiques fortes dans divers milieux et je suis convaincu que la communauté universitaire ne peut se soustraire à une réflexion approfondie sur la question.

Dans un premier temps, notre processus électif public est certainement un obstacle à la matérialisation de candidatures externes de haut niveau. Quelle personne d'expérience et de talent, occupant certainement un poste important dans une autre organisation, prendrait le risque de se porter publiquement candidat, affaiblissant ainsi sa position dans son organisation, sans assurance d'avoir le poste convoité. De plus, comment un candidat externe, sans réseau d'appuis internes, pourrait-il avoir une chance égale de succès contre des candidats internes bien établis? De fait, l'histoire passée montre que les élections au rectorat n'ont pas attiré de candidats externes crédibles, mon cas personnel étant exceptionnel dans la mesure où j'avais une connaissance intime de Laval et où l'Université McGill a une longue tradition d'ouverture aux autres universités (six des actuels présidents d'universités du Groupe des dix sont d'anciens administrateurs de McGill). Ce faisant, l'Université Laval se prive de la connaissance d'autres milieux, de l'expérience d'autres cultures organisationnelles, de l'ouverture à d'autres réseaux, toutes choses très précieuses dans un contexte d'ouverture croissante sur le monde et à de nouvelles concurrences, dans un contexte de changement permanent. Alors que toutes les universités conviennent aujourd'hui des dangers du "in-breeding" dans le recrutement de leurs professeurs, les mêmes dangers se matérialisent dans le choix des gestionnaires. L'expérience des grandes universités américaines comme Harvard, Princeton, Stanford ou Yale, qui recrutent fréquemment leurs doyens et leurs présidents à l'externe et qui en tirent manifestement les plus grands avantages, devrait nous porter à réfléchir.

Dans un deuxième temps, notre processus électoral ouvre toute grande la porte à toutes les dérives "politiciennes" qui peuvent miner la crédibilité de la fonction de recteur et de l'institution, tout comme elles ont miné la crédibilité des gouvernements un peu partout sur la planète. Ainsi, comme on l'a vu avec l'intervention du RASUL dans la récente campagne, les différents groupes formant la communauté universitaire se transforment en groupe de pression avec des demandes de nature corporatiste et exigent des réponses des candidats sur des questions qui devraient normalement faire l'objet de négociations dans le cadre du code du travail ou qui, surtout, devraient être abordées dans le contexte d'arbitrages délicats en fonction des meilleurs intérêts de l'institution, dans un processus de gestion responsable. Les candidats sont alors placés dans une situation impossible. En effet, ils peuvent répondre de manière électoraliste pour s'attirer les faveurs de tel ou tel groupe de pression, mais ils courent le risque de ne pouvoir ensuite "livrer la marchandise", tombant ainsi dans le piège bien connu des milieux politiques et faisant perdre toute crédibilité à la fonction. Ils peuvent encore répondre de façon vague pour éviter d'être ensuite liés par des promesses intenables, mais alors ils ne seront pas très crédibles. Ou ils peuvent répondre de manière claire et responsable, mais ils sont pratiquement assurés de se mettre à dos tel ou tel groupe de pression, et donc une partie du collège électoral. Toutes ces hypothèses sont également dommageables pour l'institution.

Notre processus électoral porte en lui un autre danger, autrement plus grave: celui de l'ouverture à toutes sortes d'influences externes dans le choix du recteur. Une université comme Laval est un acteur considérable du milieu régional. Elle influence le développement culturel, économique, social et urbain; elle exerce un rôle critique dans la société et elle intervient de multiples façons dans les grands débats régionaux et nationaux; elle exerce aussi un pouvoir économique considérable par les services qu'elle achète et par les investissements qu'elle fait. Il serait pour le moins naïf de croire que les milieux politiques et économiques externes vont se désintéresser du choix du leader d'un tel acteur régional. Or, si l'Université veut jouer efficacement son rôle, elle doit pouvoir le faire en toute indépendance et en toute objectivité. Si l'Université a l'obligation de s'ouvrir à son milieu dans ses actions de formation, de recherche, de développement et de transfert des connaissances, elle doit, en contre-partie, avoir l'obligation impérieuse de conserver toute son indépendance dans le choix de ses dirigeants. S'il est un domaine dans lequel le statut de "tour d'ivoire" doit être conservé, c'est bien dans le processus de choix du recteur qui ne devrait jamais devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Or notre processus d'élection n'offre aucune garantie à ce sujet, bien au contraire. La question des dépenses électorales devrait, en particulier, faire l'objet d'un examen très attentif quant aux graves dangers dont elle est porteuse.

La fonction de recteur est très exigeante. Elle demande une crédibilité à toute épreuve et, surtout, la plus grande indépendance possible par rapport à tout groupe de pression et à tout intérêt particulier, interne ou externe. La procédure d'élection ne permet absolument pas de garantir cette indépendance; bien au contraire, elle expose les candidats, et donc le futur recteur, à toutes sortes d'influences problématiques. Il me semble donc essentiel que cette procédure même soit remise en question.

La quasi totalité des universités nord-américaines choisissent leurs dirigeants par des processus de sélection, par des comités constitués de représentants des différentes composantes de la communauté universitaire. Ces comités agissent sous le sceau de la confidentialité pour permettre la considération de candidats externes d'envergure et pour protéger ces candidats et le processus lui-même de toute influence externe. Ces processus de sélection ont bien servi toutes ces universités et je vois mal ce qui nous justifierait de continuer à être une exception. À ceux qui objecteraient que la sélection par un comité est un processus contraire à la collégialité des décisions universitaires, je répondrais que, jusqu'à preuve du contraire, les grandes universités canadiennes et américaines sont plutôt des modèles de gestion collégiale et respectueuse de la liberté académique. À ceux qui voudraient s'inspirer du modèle français, je soulignerais que le président d'université en France est très loin d'avoir les responsabilités de gestion des ressources humaines et financières qu'on retrouve chez nous.

Enfin, et sur une note ironique, je voudrais souligner une des conséquences bizarres de notre processus d'élection par un collège électoral. Comme ce collège n'existe que pour la durée de l'élection, le recteur, une fois élu, ne peut être démis puisque l'instance qui l'a élu n'existe plus et ne peut être reconstituée avant la fin du mandat du recteur! Nos statuts ne prévoient absolument rien pour le cas du recteur qui deviendrait inapte tout en voulant demeurer à son poste. Dans un processus de sélection et de nomination par le Conseil d'administration, comme il est d'usage dans la quasi-totalité des universités nord-américaines, le CA qui nomme a, bien entendu, le pouvoir de démettre au besoin, donnant à l'institution la garantie d'être gouvernée de façon efficace et responsable en toute circonstance.

Voilà, Monsieur le Président, ce que je voulais partager avec vous, les membres du Conseil d'administration et la communauté universitaire, au moment où je m'apprête à quitter mes fonctions. Je n'ai, ce faisant, d'autre motivation que de protéger les intérêts supérieurs de l'Université Laval et de contribuer, comme je pense l'avoir toujours fait, à assurer à la première université francophone d'Amérique un avenir à la hauteur de sa belle histoire et, surtout, de son énorme potentiel.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

FRANÇOIS TAVENAS
Recteur de l'Université Laval