9 mai 2002

Pourquoi j'écris


Allocution de remerciements prononcée par l'écrivain et diplomate Henri Lopes, à l'occasion de la cérémonie de remise d'un doctorat honoris causa, le 26 avril

Monsieur le recteur,
Cher Fernando Lambert
Mesdames et messieurs les professeurs et chers collègues,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,

Dans la présentation, fort généreuse, que vient de faire de moi Fernando Lambert, il faut faire la part de l'amitié. En l'écoutant, je n'ai pu m'empêcher de songer à une histoire plaisante qui court dans mon pays: un étranger (l'histoire ne précise pas s'il s'agit d'un Québécois), aborde une paysanne dans un village (peu importe son nom, il ne vous dirait rien et vous n'arriveriez pas à le prononcer) et lui demande l'autorisation de se procurer des boutures des fleurs magnifiques qu'il a aperçues dans son jardin. "Bien volontiers", répond la paysanne, qui se laisse conduire par l'étranger. Ils arrivent devant une villa imposante au milieu d'un jardin de plantes luxuriantes et de fleurs magnifiques. "Vous vous trompez, constate alors la paysanne. Je n'habite pas ici. Ceci c'est la résidence du Préfet de région. Ma maison, c'est la voisine, la petite cabane au toit de chaume. Mais je me sens honorée d'avoir donné l'impression que je pouvais posséder le bien que vous m'attribuiez!"

Aujourd'hui, j'ai eu l'impression de vivre cette anecdote dans le rôle de la paysanne. Je remercie Fernando Lambert de m'avoir fait croire que je possédais la villa du Préfet.

Oui, je le confesse, je suis un homme à double vie. L'une politique, l'autre littéraire. C'est cette dernière que vous avez voulu honorer en me recevant dans votre alma mater. J'en suis d'autant plus heureux que s'il me fallait renoncer à une dimension de ma personnalité, c'est l'autre que je sacrifierais. En réalité, c'est le deuxième cadeau que vous m'offrez. Le premier date de la fin des années soixante-dix. C'était au mois d'octobre. Dans une formule bien ciselée dont il possédait le secret, Léopold S. Senghor se disait "à l'octobre de sa vie" et nous célébrions avec lui son soixante-dixième anniversaire. Au cours de la réception qu'il nous offrit en son palais, une jeune femme s'approcha de moi et me demanda quelques instants d'entretien. Elle m'apprit qu'un de mes ouvrages, Tribaliques, était au programme de l'Université Laval, où elle enseignait. Quelques instants après, elle me présentait celui auquel je devais ce privilège, un certain Fernando Lambert, ici présent, dont elle était l'assistante. Imaginez ma surprise. Vingt-cinq ans plus tard, je demeure reconnaissant à votre université d'avoir osé parier sur un jeune auteur dont le coup d'essai était une gerbe encore mal nouée. Votre geste d'encouragement est à l'origine des liens d'affection qui se sont tissés entre votre pays et moi et qui n'ont cessé de se fortifier par la suite.

En écrivant Tribaliques, je pensais m'adresser d'abord aux Africains, notamment à mes compatriotes, les Congolais. La réception que vous lui avez réservée m'a fait prendre conscience qu'une voix africaine, exprimant une société et des cultures éloignées, pouvait éveiller des échos sur un autre continent. Sans doute, en l'écrivant, caressais-je ce désir sans en avoir une claire conscience; j'en avais une intuition confuse. Cette reconnaissance m'a permis de réaliser que, quelles que soient ses origines, quelles que soient les situations qu'il met en scène, l'écrivain ne peut créer des hiérarchies entre ses lecteurs. S'il écrit vrai, s'il est sincère, il exprime l'humaine condition et son lecteur s'y coule, sans se soucier des origines de l'auteur. Nous ne lisons pas les romans pour nous informer sur d'autres pays mais pour retrouver notre foyer, notre odeur intime, même sous une plume étrangère. J'oublie que Jacques le Fataliste est Français, Don Quichotte, Espagnol et Oliver Twist, Anglais. Ils deviennent mes amis, nous parlons la même langue. L'écrivain n'a qu'une tribu, la planète terre. Nous venons tous de nations premières que nous portons en nous, mais contribuons à la création d'un pays dont les limites ne sont plus territoriales. Lorsqu'il nous prend par la main, l'écrivain nous conduit vers des contrées sans frontières territoriales, sans contrôle douanier, sans service d'immigration, des pays qui sont une idée généreuse.



"J'oublie que Jacques le Fataliste est Français, Don Quichotte, Espagnol et Oliver Twist, Anglais. Ils deviennent mes amis, nous parlons la même langue. L'écrivain n'a qu'une tribu, la planète terre."

Le Québec représente pour moi une réalité tangible de cette destination. Votre pays n'est pas une race, encore moins une tribu, il ne pratique pas la préférence nationale. Il est un foyer d'individus aux ascendances diverses, lié par un contrat librement consenti pour un destin commun. On ne devient pas citoyen de votre Cité en fonction de ses origines mais en raison de sa destination. Votre pays est avant tout une langue. Celle dans laquelle je m'exprime et qui est devenue aussi une langue africaine. Celle qui, dans mon pays, permet de dissoudre les clivages ethniques.

Votre histoire, vos populations, vos cultures, votre éloignement historique auraient pu vous conduire, sinon à tourner le dos à l'Afrique, du moins à l'ignorer. Or, bien souvent, c'est en passant par Québec que certaines oeuvres africaines ont acquis leurs lettres de noblesse. Ainsi peut-on se demander si Ahmadou Kourouma eut persisté dans son désir d'écriture sans un passage au Québec? N'est-ce pas vous qui avez promu ce Soleil des Indépendances que rejetaient les éditeurs français et qui, de l'avis unanime, est considéré aujourd'hui comme l'un des romans emblématiques de la littérature africaine francophone?

Je ne connais pas assez le Québec de manière intime pour savoir d'où vous vient cette capacité d'ouverture à l'autre. Mais il est sûr que l'élan qui vous porte vers nous est pour une grande part dû au fait que nous partageons la même langue. Il est plus facile de se séduire et de se courtiser dans la même langue que par le truchement d'un interprète.

Monsieur le recteur, Mesdames et messieurs, je vois dans la distinction que vous m'attribuez aujourd'hui, un hommage qui, au-delà de mon travail d'écrivain, s'adresse à toute une écriture africaine élaborée en français et avec laquelle je voudrais partager la distinction dont vous m'honorez.

Une jeune littérature car, si c'est bien en Afrique que la femme et l'homme sont d'abord apparus, il y a quelque 200 millions d'années, l'écriture est un outil récemment acquis par nos sociétés. C'est par l'oralité, le chant et la danse que nous nous sommes longtemps exprimés, que notre création et notre imaginaire se sont épanouis. La littérature ne naît chez nous qu'au siècle qui vient de finir.

Vous connaissez le nom de nos pères fondateurs: Senghor, Césaire, Damas, Guy Tirolien, les créateurs du mouvement de la négritude. Il s'agissait en l'occurrence de ressortissants de l'Afrique non pas stricto sensu, mais conçue dans ses prolongements des Antilles et des Amériques. Ils s'agissait alors d'une littérature militante, à la fois explosive, pulvérisatrice et constructive. Elle combattait le racisme et le colonialisme, exaltait une dignité bafouée, revendiquait une identité perdue. Ses auteurs se voulaient les chantres et les porte-parole d'une communauté et accordaient peu de place à l'individu. Ils disaient "nous", et rarement "je", et quand ils recourraient à la première personne du singulier, c'était pour exprimer une personnalité collective: "Seigneur, je ne veux plus aller à leur école" clamera l'un, "Rendez-les moi, mes poupées noires", exigera un autre.

Aujourd'hui que nos pays ont conquis leur souveraineté, aujourd'hui où le racisme constitue un système révolu, nous nous plaçons tous au-delà de la négritude. Nous y maintenir pourrait, sur le plan politique, induire des idéologies exclusivistes, une manière de racisme à rebours, et, sur le plan artistique, engendrer non pas des créateurs, je veux dire des innovateurs, mais des épigones stériles et sans saveur. Cela dit, quelle que soit la voie originale dans laquelle s'engagent les nouvelles générations, elles sont, elles seront, toutes redevables au mouvement de la négritude. Il ne s'agit pas pour nous d'effacer son souvenir mais de dépasser son inspiration.

Les écrivains francophones contemporains ne se regroupent pas autour d'une ou de plusieurs écoles, mais forment un ensemble d'individualités diverses dont certains, sans nier leur origine africaine, proclament qu'il n'est pas de littérature africaine. Ils veulent par ce propos provocateur indiquer que s'ils portent l'Afrique en eux et dans leurs oeuvres, il leur importe surtout de devenir des écrivains tout court.

En les lisant, vous découvrirez qu'on leur a appris à connaître tous les recoins de votre monde, qu'un flot d'information quotidien nourrit en eux le rêve de vos pays. En les lisant, vous découvrirez qu'il veulent que vous appreniez à votre tour à les connaître parce qu'ils sont différents de vous et qu'ils sont en même temps une partie de vous que vous ne soupçonnez pas.

Quant à moi, l'un des leurs, je voudrais, pour me situer, vous lire, en guise de conclusion, quelques lignes de ma profession de foi personnelle, écrite il y a quelques années et qui s'intitule Pourquoi j'écris:

J'écris pour étudier. Ni Dieu, ni prophète, je n'ai aucun message à délivrer à mon lecteur; ni philosophique ni politique. Je n'ai pas de culture ni de civilisation ni de morale à vous proposer en modèle: "jetez le livre qui vous offre des images pieuses, des héros ou des certitudes! Ce sont mes cauchemars et mes émerveillements que je vous livre, mes fantasmes que je vous confesse, mes prières que je vous confie."

Écrire c'est s'ouvrir à tous les vents. Écrire c'est entreprendre la quête inachevée.

J'écris parce que la vie me déroute, j'écris parce que j'ai peur de la mort. J'écris pour apprendre à penser, pour mieux comprendre autrui, j'écris pour me comprendre.

J'écris pour me racheter.

HENRI LOPES