18 avril 2002

Volet fiction - premier prix

Internement

par Amélie Charest

Les ombres bleues sont arrivées, hier, d'un seul coup, pour m'enlever. Ma vie d'avant, je n'en sais rien. Un chat me suivait, puis est mort en disant bonsoir. Je crois que le soleil a oublié de se lever depuis des jours. Sale, saleté. Je suis peut-être mort. Mes veines se croisent dans ma tête et éclatent sous mes tempes. Je veux aller dans une ferme pour retrouver la nature. Elle est loin, avec le soleil. Hier, j'étais dans le ciel, dans le béton des rues, alors qu'aujourd'hui, je dors bordé de barreaux de fer, attaché. Froid, froidure. L'abomination dans ma chambre. Vous m'avez eu. Tombé des rues dans votre lit d'hôpital peint de mort. Sur un plateau. J'ai des cailloux à manger. Le soleil est caché derrière le rideau devant le grillage.

(...)

Reste avec moi maman, je ne veux pas te perdre. Souris-moi, penche-toi sur mon lit de plumes. Je mourrai bientôt, c'est promis. Tu viendras me voir, de temps en temps, dans la rue.

(...)

J'ai avalé leurs cailloux qui goûtaient les médicaments. Pas comme le sirop à la banane, comme les aiguilles qui sentent l'hôpital. Je ne peux plus penser. Le sang est pris dans ma tête, comme gelé. La chambre est trop petite, je suis trop propre. J'ai une robe blanche sur mon ventre blanc. J'ai un songe qui cogne dans ma tête. Je croyais que l'enfer était rouge. Il y a plus mort que le sang.

(...)

Souris-moi petite dame à roulettes. Arrête de mourir. On pourrait se marier sur un toit, très haut. Tu sens les fleurs fanées. J'ai sonné et ils sont venus te chercher. Tu bougeais, tu ne bouges plus. Tu étais ma mère, peut-être, je ne sais plus. Je suis encore seul avec les cailloux.

(...)

Danse araignée, au bout de ton fil qui pousse du plafond. Reste et danse encore. Donne-moi les nouvelles du monde. Tu racontes des histoires de voile blanc qui tue, de petites billes rouges qui bougent dans tes fils. Tu as le visage de ma sur. Sandra! je sais que c'est toi. Donne-moi donc de tes nouvelles. J'ai demandé à maman et elle ne m'a même pas dit que tu étais une araignée. Fiche-moi la paix Sandra! j'ai toujours été le plus petit.

(...)

J'ai crié, et ils sont venus. Des ombres blanches, pas bleues. Ils m'ont donné une caresse et un verre d'eau, mais c'était du poison. Tout le monde ici est contre moi. Ils ont essayé de me tuer cinq fois. Sans compter les cailloux. Je n'en avale plus. Ils ne m'auront pas. Maman est revenue. Elle m'a dit de ne pas les laisser faire. Je suis un bon garçon. Maman sait tout. Elle m'a dit que la fenêtre s'ouvrirait bientôt. Que je pourrais descendre sur un fil de Sandra. Maman me préfère à elle. Je suis peut-être le plus grand.

(...)

Maman, reviens! J'en voulais pas. Ils m'ont forcé. Les murs se rapprochaient, le chien aussi. J'ai couru, mais ils m'ont attrapé. C'est là qu'ils m'ont bourré de cailloux. Ne pleure pas maman, je t'écoute encore.

(...)
Le soleil me brûle. Je le vois à travers le rideau. Il m'en veut lui aussi. Il grossit depuis des heures, trop vite. Un rayon est dans mon il. J'attends Sandra pour le tuer. Elle est partie chercher mon chat. Il s'est encore sauvé. Quand il reviendra, je ne serai plus là. Bien fait pour lui. Maman est partie au marché ce matin. Elle m'a dit de ne pas bouger de ma chambre. Elle rira quand elle me verra accroché dans le placard.

(...)

Je te tuerai, nouveau voisin. Gare à toi. Je suis le plus fort. Je te tuerai avant que tu ne me tues. Tes grands pieds sortent du drap comme des couteaux. La porte est de ton côté. Tu me regardes à travers ton rideau comme une sur qui me donne des coups. J'ai des fusils plein les poches mon frère. Donne-moi tes pieds ou je te tue.

(...)

Ciel. Soir. Noir. Tableau. Craie. Sable. Roche. Cailloux. Mal. J'ai trois dents en avant et deux en arrière. Bruits dans la cour. Il y a la mer dans ma chambre.

(...)

Qui perd gagne. J'ai une maison en Australie avec des mouches dedans. Reviens, maman.

(...)

Le sol fond. Le sable oublie de me tuer. Les vitres ne coupent pas les araignées. Je me cache sous le lit comme si c'était moi le monstre. Tuer quelqu'un sur le lit.

(...)

J'ai fait sortir le monstre. Il coule de moi sur le plancher.