18 janvier 2001

LE COURRIER

HOMMAGE À OMER PARENT (1907-2000)
Depuis le décès d'Omer Parent, artiste-peintre, professeur et directeur de l'École des Beaux-Arts de Québec et fondateur de l'École des Arts visuels de l'Université Laval, survenu le 27 décembre dernier à Québec, c'est non seulement le milieu des arts visuels du Québec et du Canada tout entier qui est en deuil, mais l'ensemble de la communauté culturelle et universitaire qui vient de perdre un modèle dont devraient s'inspirer certains acteurs de l'avant-scène des arts. Bien entendu Omer Parent avait l'avantage d'être un artiste sincère qui préférait la courbe à la ligne droite, le doute à l'assurance de circonstances, l'humilité bien sentie à l'épate de la mode du jour. Cet avantage sur ses contemporains, il n'en a jamais abusé. Il le mettait plutôt au service de la cause, la sienne, la nôtre, l'avancement de l'Art dans la société. À preuve, déjà tout jeune, choisi entre tous pour aller parfaire ses études en Europe, il fera plus tard profiter de ce privilège des générations entières venues se former successivement, pendant un demi-siècle, à l'École des Beaux-Arts de Québec puis à l'École des arts visuels de l'Université Laval. Cette figure centrale de l'histoire de l'art de ce dernier siècle n'a pourtant jamais réclamé sa juste part au tableau d'honneur, encore moins au palmarès des artistes reconnus. Il savait par sa profonde culture que le temps allait rétablir l'équilibre et finalement réguler les flux du vedettariat. Et à ce sujet, il est toujours resté extrêmement serein sur le parquet des enjeux de l'art, animé qu'il était par cette connaissance profonde de la mouvance capricieuse du temps. Une seule chose comptait à ses yeux - et à ceux de son épouse chérie, Évangéline Bélanger, décédée un an avant lui - le développement total et entier des arts pour notre temps, en accordant la primauté du beau sur l'insignifiance et en remettant à sa juste place un honnête et vivace questionnement. Cet hommage posthume demeurera certainement une goutte d'eau dans l'océan de la bêtise que trop envahissante. Cependant, nous voulions partager son souvenir qui nous guidera sans cesse mais sans jamais nous laisser croire que nous pourrions un jour atteindre sa hauteur. Il s'agissait là d'un être d'exception qui a marqué son temps - presque un siècle entier - avec la douceur d'une plume d'harfang et la ferme tranquillité du pas de l'élan. Omer, tu vas nous manquer terriblement, ta seule présence même lointaine était un rempart au dévalement de la culture, à la fuite du bon goût et à l'affaissement de la "belle" intelligence, ne t'en va pas trop loin, nous t'en prions.

PHILIPPE DUBÉ
Professeur au Département d'histoire


PETITE NOTE SUR LA MÉTAPHORE DU CLIENT À L'UNIVERSITÉ

"La métaphore n'est qu'une des tactiques relevant d'une stratégie générale: suggérer quelque chose d'autre que ce qui est affirmé." - Paul Ricoeur

De plus en plus, on observe sous diverses plumes -et même dans ce qu'il est convenu d'appeler le discours institutionnel- l'emploi du mot clients et de son dérivé clientèle pour désigner les étudiants: "les étudiants sont nos clients", dit-on; "l'Université doit être attentive aux besoins de sa clientèle", proclame-t-on. Ces curieuses expressions méritent que l'on s'y attarde un instant. Je les commenterai en tant que linguiste, spécialiste de la sémantique, et en tant que professeur; l'administratrice que je suis aussi juge préférable de s'abstenir en cette matière...

Tout d'abord, il faut reconnaître là une façon imagée de s'exprimer. En fait, au sens strict, les étudiants ne sont pas les clients de l'Université puisque dans la définition du mot client la notion de paiement est essentielle: le Petit Robert nous dit que le client est la "personne qui achète"; or, les étudiants n'achètent, par le paiement des droits d'inscription, qu'environ 15% de leurs études à l'Université, le reste étant financé essentiellement par l'État, donc par le contribuable. Il peut être opportun de rappeler que les étudiants s'opposent même massivement à toute augmentation de ce pourcentage. Il faut donc voir une métaphore dans l'emploi du mot client à propos des étudiants. Comme toute métaphore, l'expression "l'étudiant est un client" doit donc s'interpréter comme une comparaison: elle signifie "l'étudiant est comme un client", de la même façon que l'expression "le Québec est un îlot (francophone) entouré d'un océan (anglophone)", métaphore utilisée fréquemment à propos de la province de Québec, signifie qu'elle est comme un îlot.

L'emploi, au sein même de l'Université, de la métaphore du client me paraît très significatif. Que nous révèle-t-il de notre vision des étudiants et donc de l'Université en général? Pour le comprendre, il faut réfléchir davantage à ce qu'est la métaphore. Rappelons-en rapidement la définition et le fonctionnement. La métaphore est - classiquement - définie comme une figure de style qui consiste à "présenter une idée sous le signe d'une autre idée plus frappante ou plus connue, qui, d'ailleurs, ne tient à la première par aucun autre lien que celui d'une certaine conformité ou analogie ." Elle est souvent considérée comme un ornement du discours, un moyen de frapper l'imagination et de retenir l'attention en rendant l'expression plus attrayante. Cette fonction esthétique peut être importante dans certains types de textes ou de discours, mais je ne pense pas qu'elle le soit ici.

Mais la métaphore n'a pas qu'un rôle décoratif; elle ne se limite pas à remplacer tel mot par tel autre, Québec par îlot, étudiant par client: elle a un rôle cognitif: elle nous permet de comprendre autrement la réalité ainsi désignée. Et cela parce qu'elle nous permet d'associer à l'objet auquel nous pensons des qualités appartenant à un autre objet, auquel il est implicitement comparé; ces qualités ne lui appartiennent pas mais lui conviennent parce qu'il en partage d'autres avec celui auquel on le compare. "L'essence d'une métaphore est qu'elle permet de comprendre quelque chose en termes de quelque chose d'autre ." Elle nous offre donc la possibilité d'enrichir notre représentation de cet objet: concevoir l'étudiant comme un client, c'est lui attribuer le comportement d'un consommateur, c'est le considérer comme le partenaire d'une relation marchande, que sais-je encore.

Cette conception imagée, cette vision "poétique" est beaucoup plus fertile en associations de toutes sortes que celle qui le définit dans les termes traditionnels. De cela, il découle que si l'emploi du mot client pour désigner les étudiants devenait vraiment fréquent et stéréotypé, voire quasi obligatoire, cela indiquerait qu'ils ne peuvent plus être pensés comme ce qu'ils sont, mais doivent l'être dans les termes de ce à quoi on les compare, des clients ordinaires, en vertu des similitudes, censément préexistantes, qui sont à l'origine de cette comparaison. "Censément préexistantes" parce que les métaphores n'exploitent pas seulement, comme on le considère traditionnellement, des similitudes qui existent déjà; on peut estimer qu'elles créent de nouvelles similitudes . En cela aussi, elles jouent "un rôle considérable dans la manière dont nous conceptualisons notre expérience ." Dire de l'étudiant qu'il est un client, c'est induire la possibilité de le concevoir autre que ce qu'il est "objectivement", c'est lui donner une place différente de celle qui résulte de son statut officiel à l'Université; c'est créer une nouvelle vérité.

Cette nouvelle façon de voir, cette nouvelle vérité, est dans son essence, je l'ai montré plus haut, pour le moins discutable en ce qui concerne sa fidélité au réel et de ce point de vue elle ne trompe que les naïfs. Est-elle au moins bénéfique? A-t-elle l'avantage d'attirer l'attention sur certains aspects des choses injustement négligés? Je pense que non. À mon avis, loin d'être enrichissante, cette conception est réductrice et appauvrissante et elle ne peut que nuire - autant aux étudiants qu'à l'Université elle-même.

La conception de l'étudiant-client nuit aux étudiants. Dans la relation client-fournisseur, le fournisseur proclame que le client est roi, certes, mais son objectif n'en est pas moins de s'enrichir de ses deniers: leurs intérêts, par définition, ne sont pas convergents et le prix naît de l'équilibre entre ces forces divergentes. Est-il bon pour les étudiants que l'Université adopte cette attitude? On peut en douter. Dans la relation client-fournisseur, l'action du client se limite à l'achat du bien ou du service. À part cela, son rôle est entièrement passif: j'attends de mon coiffeur qu'il me fasse la coupe de cheveux que j'ai demandée et de mon comptable qu'il prépare ma déclaration de revenus selon les règles de l'art, mais le mérite du résultat ne me revient pas.

Les étudiants n'attendent-ils pas, à juste titre, des félicitations pour la réussite de leurs études et celle-ci ne dépend-elle pas, pour une très large part, des efforts qu'ils consentent? Veulent-ils des félicitations pour le diplôme qu'ils ont pu se payer ou souhaitent-ils que leur soient reconnus les savoirs et la capacité de penser qu'ils ont acquis? Demandons-le leur. Dans la relation client-fournisseur, le client en a pour son argent, dit-on. Certes, mais cela ne signifie-t-il pas - les consommateurs avertis le savent bien - que le client n'en a que pour son argent? Est-ce vraiment cela que les étudiants veulent, alors qu'ils réclament les prix les plus bas? Des cours correspondant rigoureusement aux plans de cours (comme des produits correspondant à ce qu'indique l'étiquette) et rien de plus? L'attention bienveillante de leurs professeurs, leurs conseils éclairés, la stimulation intellectuelle désintéressée, pensent-ils pouvoir a-che-ter tout cela? Le jour où l'Université considérera ses étudiants vraiment comme des clients, ils auront de quoi pleurer, pleurer ce qu'ils ne pourront pas y acheter.

La conception de l'étudiant-client nuit à l'Université. La relation client-fournisseur est incompatible avec la naissance et le développement d'un véritable sentiment d'appartenance: je puis être entièrement satisfaite des services de mon comptable, certes, mais cela ne me donnera jamais ni le désir ni le sentiment d'appartenir à la société qu'il forme avec ses associés, ce dont il n'a, d'ailleurs, aucunement cure. Or, l'Université essaie de susciter un tel sentiment chez ses étudiants et l'on veut croire que c'est pour des raisons pédagogiques et non uniquement pour fidéliser des clients. La relation client-fournisseur est incompatible avec la poursuite désintéressée d'objectifs à long terme, dans le domaine de l'enseignement comme dans celui de la recherche. Dans le domaine de l'enseignement, il peut être indiqué d'imposer aux étudiants des mesures impopulaires à court terme, mais nécessaires à leur formation, par exemple en ce qui concerne la quantité de travail qu'ils doivent fournir ou les exigences de l'évaluation à laquelle il faut les soumettre; il n'est pas sûr que les enquêtes de satisfaction immédiate menées auprès des étudiants-clients le reconnaisse. Quant à la recherche, pourquoi, sauf au doctorat, l'étudiant-client s'en soucierait-il? Il serait même fondé de penser que l'imagination, la réflexion, le temps et l'énergie qu'y consacrent ses professeurs-vendeurs lui sont indûment soustraits. Exit, donc, la recherche: elle n'a pas sa place dans l'Université-magasin. Le jour où les étudiants considéreront l'Université vraiment comme un simple fournisseur de services, elle aura de quoi pleurer, pleurer ce qu'elle aura cessé d'être.

On l'a compris par ce qui précède, le rôle des métaphores n'est pas seulement intellectuel, il touche aussi à l'action: "elles autorisent des actions, justifient des inférences et nous aident à fixer des objectifs ." En effet, c'est parce que le Québec est un îlot au milieu de l'océan qu'il est nécessaire de l'entourer d'une digue, pensent les partisans de la législation linguistique. C'est parce que l'étudiant est un client qu'il est légitime de se comporter avec lui comme avec un client et normal d'attendre de lui le comportement d'un client, estiment d'aucuns: il faut donc prospecter le marché, augmenter le chiffre d'affaires en multipliant le nombre des clients (même si l'intérêt de chacun d'eux est peut-être qu'ils restent peu nombreux) et leur vendre un produit, de qualité contrôlée, oui, mais pas trop cher à fabriquer et standardisé (puisqu'il s'agit d'un produit de masse, on ne peut faire du sur mesure).

Dans leur ouvrage sur la métaphore auquel je me suis référée abondamment dans la présente note, Johnson et Lakoff soulignent que "dans une culture où le mythe de l'objectivisme est très vivace et où la vérité est toujours absolue, ceux qui parviennent à imposer leurs métaphores réussissent à définir ce que l'on considère comme vrai, absolument et objectivement ." Les milieux d'où proviennent ces façons de dire sont passés maîtres dans cet art: leurs façons de parler ne surprennent plus et sont bien souvent reprises, fort naïvement parfois, par ceux qui devraient le plus s'en méfier et dont l'esprit critique est pourtant censé être l'une des vertus. Bien plus, leurs codes fonctionnent comme des slogans et tendent à occuper tout l'espace du discours. Les conséquences, on l'a vu, n'en sont pas anodines.

Mots imagés à la fois révélateurs et promoteurs d'une conception marchande... On peut, heureusement, penser qu'il n'y a là qu'une mode, qui s'inscrit dans un courant de pensée plus général. Elle passera, comme toutes les modes. L'Université, elle, restera. Je pense qu'elle doit veiller, pour le bien de ses étudiants et pour sa propre survie, à ne pas trop se laisser abuser par l'air du temps et se garder d'entonner toutes les ritournelles du jour.

ANNETTE PAQUOT
Directrice du Département
de langues, linguistique et traduction