9 décembre 1999

Table de réflexion en sciences et génie


"Si la tragédie de Polytechnique a permis de prendre conscience des difficultés sociales à régler pour permettre de mener ces batailles futures, la mort de ces 14 étudiantes n'aura pas été vaine."

Le ciel était chagrin sur le campus, le matin du 6 décembre, au moment où la Chaire CRSNG/Alcan pour les femmes en sciences et génie au Québec s'apprêtait à commémorer le drame survenu dix ans plus tôt à l'École Polytechnique de Montréal. Une cinquantaine d'étudiantes et d'étudiants en génie discutaient avec animation dans le hall d'entrée du pavillon Adrien-Pouliot. Pas de larmes, pas de sanglots, pas de rancoeur dans le regard. La plupart d'entre eux avaient à peine dix ans lorsque Marc Lépine a surgi à Polytechnique, armé d'un fusil semi-automatique, qu'il a fait sortir les étudiants et qu'il a tué froidement 14 étudiantes - parce qu'il haïssait "les féministes" -, avant de s'enlever la vie.

La professeure Claire Deschênes, elle, a conservé un souvenir aigu de cette tragédie. "Le soir du 6 décembre 1989, je préparais un cours pour 210 étudiants, a confié la titulaire de la Chaire CRSNG/Alcan. Je pense que jamais une préparation de cours n'a été plus difficile et j'espère qu'aucune ne le sera plus jamais. Je pensais à ce drame, aux victimes et à leur famille. Mais aussi, je voyais et revoyais un gars presque comme les autres - mais qui pensait qu'il n'y avait plus d'avenir possible pour lui dans le monde d'aujourd'hui- entrer dans ma classe et nous trier Qu'est-ce que j'aurais pu faire? Il m'arrive encore de me poser la question certains matins de cours. Les actions de Marc Lépine nous ont fait mal, très profondément et très intimement. Autant aux hommes qu'aux femmes d'ailleurs. Plusieurs d'entre nous se souviennent exactement de ce qu'ils ont ressenti: une immense souffrance, faite d'incrédulité, de culpabilité ou de honte, de solitude et de solidarité tout à la fois."

Devant des bancs vides
Lundi, dans un coin du hall du pavillon Adrien- Pouliot, une table vide imposait la révérence: une table à sept côtés avec bancs intégrés, fabriquée en granit, au centre de laquelle on pouvait lire: "À la mémoire des victimes de la tragédie de Polytechnique". Disposés autour de cette table, les noms des 14 victimes accompagnés de quelques citations de femmes ingénieures sur lesquelles le temps ne s'est pas brusquement arrêté. Réalisée par deux étudiantes et un étudiant en génie, Miriam Gakwaya, Sébastien Martinerie et Sonia Veilleux, la Table commémorative a remporté le troisième prix d'un concours lancé par la Fondation commémorative du génie canadien. Cette fondation vise à aider les jeunes, en particulier les femmes, à poursuivre une carrière en ingénierie. Leur prix s'accompagne d'une somme de 3 000 $ qui sera versée en bourse d'études à des étudiants de la Faculté des sciences et de génie.

L'été prochain, la Table commémorative sera transportée dans le jardin géologique que la Faculté installera entre les pavillons Pouliot et Vachon. Un jour pas si lointain donc, des gens s'y assiéront pour partager un repas ou des idées. "Cette table de granit prend valeur de symbole, a souligné la vice-rectrice à la recherche, Louise Filion. Le granit est la roche la plus ancienne et la plus répandue sur la terre et parmi les plus résistantes. Cette table représente la persévérance, la résistance, la durabilité."

La vice-rectrice a profité de la cérémonie, et aussi de l'approche des Fêtes, pour rappeler certaines valeurs trop souvent oubliées dans le feu du quotidien. "D'abord l'ouverture au monde, expression à la mode s'il en est, dans un contexte de mondialisation dont on ne saurait dire ce qu'il nous réserve; si l'ouverture peut signifier la tolérance, le respect de la diversité, des personnes, de la différence, il peut et devrait aussi signifier la disponibilité, la réceptivité, l'échange, la perméabilité aux idées et aux valeurs des autres. Vous me permettrez aussi d'évoquer quelques valeurs peut-être plus féminines de générosité, de compassion, d'abnégation, j'ajouterais volontiers le sens de la famille. S'il est un objet qui représente bien la famille, c'est probablement la table, lieu d'échange, de rassemblement. Dix ans après ce bien triste événement de Poly, nous devons tous nous attabler et unir nos efforts pour que ces mots trouvent leur écho dans nos gestes quotidiens et maintiennent en nous le désir profond d'un avenir meilleur. Pour les femmes et les hommes qui n'ont d'ailleurs d'autre choix que d'y travailler ensemble."

Un monde nouveau?
Les jeunes étudiants se souviennent des événements de Polytechnique mais ils vivent maintenant dans un monde où la question des femmes et de la violence sociale est reconnue, même si elle n'est certes par encore réglée, a souligné Claire Deschênes: "À mon avis, leurs préoccupations en tant que génération sont ailleurs. Les défis qui se présentent à eux sont de taille: ils touchent l'environnement, la bioéthique et la mondialisation. Je pense sincèrement que c'est ensemble, femmes et hommes, qu'ils pourront y faire face. Mais ils en sont déjà conscients. Et j'ai confiance en eux. Quelque part, si la tragédie de Polytechnique a permis de prendre conscience des difficultés sociales à régler pour permettre de mener ces batailles futures, la mort de ces 14 étudiantes n'aura pas été vaine."

Le ciel était chagrin sur le campus le matin du 6 décembre mais, dans le regard de la cinquantaine de jeunes étudiantes et étudiants qui étaient venus se souvenir ensemble, on voyait poindre un peu de lumière, cette lumière toujours pareille mais jamais la même, celle que fait briller l'espoir de jours nouveaux et meilleurs.


JEAN HAMANN