9 décembre 1999

La foi, par monts et par vaux


"On parle toujours des pèlerins qui se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle mais jamais de ceux qui en reviennent."

Des champs d'orge et de blé qui brillent au soleil, des chemins de terre rouge, jaune et brune s'étirant à perte de vue, des villages repliés sur eux-mêmes comme au Moyen Age: voilà ce qu'a été l'horizon de Paul Lacasse, du 19 mai au 30 juin, alors qu'il réalisait son vieux rêve: faire le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle avant l'an de grâce 2000. Géographe de formation et professeur de français à la retraite, Paul Lacasse a témoigné récemment de son expérience dans une petite salle pleine à craquer du pavillon Félix-Antoine-Savard. "On parle toujours des gens qui s'y rendent mais jamais de ceux qui en reviennent ", a affirmé ce grand homme mince et énergique, en guise d'introduction de son exposé agrémenté de lumineuses diapositives.

Parti de Saint-Jean-Pied-de-Port, chef-lieu de canton des Pyrénées- Atlantiques, en France, Paul Lacasse a parcouru à pied plus de 1 000 kilomètres jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, l'un des hauts lieux de pèlerinage mondial, vers lequel convergent chaque année des millions de visiteurs. "Le sentier de Compostelle, tu le comprends si tu le marches ", soutient l'homme, qui s'était juré de ne jamais succomber à la tentation d'emprunter l'autobus, ne serait-ce que le temps de quelques kilomètres. Promesse faite, promesse tenue. "Quand tu marches, tu penses. À 40 kilomètres par jour, le plus souvent seul, on a le temps de penser."

Le droit chemin
Les moments les plus difficiles du voyage demeurent pour lui la traversée des Pyrénées effectuée en quatre jours, sous une pluie constante et glaciale. C'est d'ailleurs lors de cette véritable épreuve physique que Paul Lacasse a compris que le fameux bâton du pèlerin ne constituait pas un luxe mais une nécessité, dans ces sentiers de montagne où la dégringolade en règle guette le marcheur le plus averti. Dans ce cas, le bâton représente en effet une protection de choix contre les chutes et la fatigue, retenant et soutenant son propriétaire harassé. N'hésitant pas à sortir des sentiers battus, le pèlerin a effectué quelques crochets à gauche et à droite, attiré par la renommée de certains monastères et abbayes. Malgré ces incartades, il est toujours revenu sur le "droit chemin", toujours clairement indiqué par des bornes et des flèches, celui qui mène par monts et par vaux au but ultime: Saint-Jacques-de-Compostelle.

"Le bonheur du chemin, ce n'est pas le confort et la facilité, mais la vie simple, raconte Paul Lacasse. Redécouvrir la marche et la vie au grand air, laver son linge à la main chaque jour, cuisiner et préparer le souper avec de nouveaux amis, dormir dans des dortoirs avec d'autres pèlerins, tout cela fait partie intégrante du voyage." Activité essentielle de tout pèlerin digne de ce nom: le soin des pieds, dont le mauvais état de marche peut venir à bout de la plus haute volonté spirituelle. Dans cette foulée, Paul Lacasse a mis un point d'honneur à soigner ses ampoules comme l'aurait fait une mère pour ses petits. Autre "must" pour cette randonnée de haut vol: un sac à dos poids plume, pour ne pas être chargé inutilement. Celui de Paul Lacasse pesait tout de même 17 kilos !

Au fil de ses rencontres avec des pèlerins de tous âges provenant notamment d'Israël, d'Australie, du Brésil, d'Argentine et même du Japon, l'homme a appris que les raisons qui incitaient les gens à entreprendre un tel périple s'avéraient multiples. "Certains m'ont dit qu'ils venaient pour panser des blessures affectives, d'autres pour rencontrer l'âme-soeur. D'autres encore venaient simplement pour marcher ou pour pouvoir dire qu'ils avaient "fait" Compostelle." Quant à ses propres raisons, Paul Lacasse parle essentiellement d'une admiration inconditionnelle pour les paysages espagnols et pour les habitants du pays. "Depuis le moment où vous faites le premier pas de votre pèlerinage, vous recommencez tout à zéro, et ce, malgré toute la préparation que vous avez mise dans le projet", laisse-t-il seulement tomber.

La bonne Samaritaine
Qualifiant l'aventure de "personnelle" et de "spirituelle", le pèlerin ne s'étend pas outre mesure sur son arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle, davantage préoccupé par le voyage que par le but. Deux moments magiques marquent son pèlerinage: la découverte de la magnifique abbaye de Roncevaux, au sortir des Pyrénées, ainsi qu'une inoubliable conversation avec deux couples d'Espagnols, lors d'un souper partagé après une longue journée de marche. En fait, Paul Lacasse affirme avoir beaucoup reçu, sa route étant parsemée de "petits miracles". Par exemple, un jour où ses genoux le faisaient extrêmement souffrir et qu'il croyait sa dernière heure de marche arrivée, "une bonne Samaritaine", médecin de surcroît, s'est arrêtée pour lui prodiguer des soins précieux, l'accompagnant et le soutenant jusqu'à ce qu'il reprenne finalement sa route. Il paraît que sur la route de Compostelle, des miracles de ce genre ne sont pas rares...

RENEE LAROCHELLE