7 octobre 1999

Le violon de l'âme slave

Un voyage musical sur disque à ne pas manquer,
avec Terebesi et Fournier

György Terebesi et Michel Jean Fournier viennent de signer un magnifique disque d'oeuvres pour violon et piano bercées par des airs du terroir slave qui font remonter à la surface du répertoire classique le nom de compositeurs peu connus ou ignorés du grand public.

Si la seule évocation du patronyme Dvorak semble éveiller une certaine familiarité, il en va autrement lorsque l'on mentionne ceux de Szymanowski, Janaceck ou Suk. La parution récente de Musique slave chez la maison ATMA (ACD 2 2178) viendra alors combler tout à la fois les amateurs qui souhaitent aborder la musique de chambre par la porte peu fréquentée de la Pologne et de la Tchécoslovaquie et les mélomanes qui voudront goûter au plaisir d'explorer plus à fond un genre ­ ô combien riche d'expressions ­ parfois occulté par les immortels chefs-d'oeuvre d'un monumental Beethoven.

Le programme que le tandem Terebesi/Fournier propose à l'auditeur et à l'auditrice remplit généreusement en temps (près de 78 minutes) et en moments touchants l'attente légitime de l'oreille avide de sensations solfiées libérant le spectre des sentiments humains dans leur universalité d'expression.

L'empreinte de l'émotion
Premier poète de la note à nous confier ses états d'âme, le Polonais Karol Szymanowski (1882-1937) ­ si injustement méconnu ­ a couché sur ses portées une Sonate pour violon et piano en ré mineur, op. 9 qui déclame en trois mouvements la métrique de vers mélodiques évoquant par phrases émouvantes ou mouvantes les pulsions inspiratrices de sa prime jeunesse de compositeur. D'aucuns ont cru reconnaître par moments dans cet opus, dégageant une fraîcheur à la fragrance quasi rhapsodique, l'odeur familière de Debussy, César Franck et Scriabine Quoi qu'il en soit de la source de toute imprégnation, l'émotion distillée ici par Szymanowski établit admirablement bien le climat empreint de sentimentalisme dans lequel baignera l'ensemble de l'enregistrement.

Tiré du colossal opéra Le Roi Roger du compositeur polonais, l'Air de Roxanne transcrit pour violon et piano par Pawell Kochanski prolongera ensuite, pendant de fugaces minutes, le plaisir romantique sous les cieux langoureusement torrides d'une sensualité exotique, voire d'un orientalisme érotique.

Le courant jet nous ramènera cependant vite au bercail, en Europe centrale, où le Tchèque Leos Janaceck (1854-1928) s'est fait le facteur d'une Sonate pour violon et piano exposée à vif aux multiples intempéries de la vie passionnelle, ballottée par un chassé-croisé de thèmes lyriques qui surgissent douloureusement au fur et à mesure que se bousculent souvenirs et désespoir.

De Dvorak à Suk
Une fois traversée cette zone atmosphérique aux quelques turbulences de facture plus "moderne", le duo reviendra fouler le sol plus "traditionnel" d'Anton Dvorak (1841-1904), dont les Quatre pièces romantiques pour violon, op. 75, précieuses miniatures serties d'accents folkloriques, brillent des pleins feux de leurs carats poétiques sous le soleil inspirant de la Tchécoslovaquie.

Les Quatre pièces pour violon et piano, op. 17 de Joseph Suk (1874-1935), qui boucleront l'excursion musico-slaviste guidée la main sur coeur par Terebesi et Fournier, sont pétries pour leur part du limon du beau-père, Anton D., avec un zeste supplémentaire de virtuosité effrénée (parfois en mouvement perpétuel) dans les épisodes dansants, comme pour rebraquer ­ par une sorte d'exercice de suk-à-la corde ­ les projecteurs sur le virtuose qu'il a lui-même été dans ses beaux jours.

L'itinéraire de la quadrature du cercle slave que nous auront fait parcourir les deux complices interprètes dans la région des Carpates nous montre à l'évidence que l'âge n'a pas réussi à affecter la touche prodigieuse et à ralentir le leste élan violonistique de György Terebesi. Âgé de 66 ans, pleinement maître de son art, le professeur de la Faculté de musique de l'Université Laval brosse amoureusement sur son chevalet et dans toutes leurs nuances les cordes sensibles des gammes émotionnelles, d'un archet confident ou flamboyant à l'intonation juste, qui a su éviter de sombrer dans la facilité d'un vibrato trop larmoyant.

Quant à son compagnon de voyage, il aura su engager joliment la conversation, argumenter, échanger, chuchoter, s'emporter avec un doigté inspiré et une technique hors pair. Le pianiste Michel Jean Fournier est, entre autres, professeur à la Faculté de musique de l'Université de Sherbrooke.

Le disque Musique slave mérite, à n'en point douter, les plus beaux éloges. La prise de son de Johanne Goyette, du studio L'Esplanade, est d'une transparence délicate. En fin pédagogue aux connaissances encyclopédiques qu'il est, le professeur Paul Cadrin, de la Faculté de musique, a rédigé par ailleurs les notes très instructives du livret. Signalons que cet enregistrement a été réalisé les 20, 21 et 22 février 1998, à la salle Henri-Gagnon, au pavillon Louis-Jacques-Casault, grâce à une subvention du programme Soutien à la création en milieu universitaire de l'Université Laval.


GABRIEL CÔTÉ