16 septembre 1999

Main basse sur l'éducation

L'avenir du Québec se joue sur un programme d'urgence de formation des maîtres dont le modèle, élaboré dans les années soixante, ne correspondrait plus aux besoins d'aujourd'hui.

Les lecteurs qui tournent la dernière page de l'ouvrage collectif Main basse sur l'éducation ( Éditions Nota bene) ont au moins une certitude. Ils savent que les auteurs ne doivent pas avoir beaucoup d'amis parmi les pédagogues qui oeuvrent au ministère de l'Éducation ou au sein des facultés des sciences de l'éducation. Même si les textes, rassemblés sous un titre commun, ont été écrits indépendamment les uns des autres, ils pourfendent avec la même vigueur la façon dont le Québec entend désormais former ses citoyens de demain. Et surtout ils dénoncent unanimement la mainmise des sciences de l'éducation sur l'enseignement.

De Gilles Gagné (directeur du Département de sociologie de Laval) à Jean Larose et Micheline Cambron, en passant par Nicole Gagnon (professeure de sociologie à Laval), Jean Gould, Michel Freitag, Jean Pichette et Daniel Dagenais, les auteurs dressent un tableau plutôt sombre de l'enseignement dans certaines matières, notamment en français, que reçoivent les élèves des écoles secondaires et du cégep. Tour à tour, les chercheurs qui prennent la parole dans Main basse sur l'éducation s'élèvent contre le jargon ampoulé des professeurs en sciences de l'éducation qu'ils soupçonnent de dissimuler le vide de leurs pensées, contre le désir des pédagogues de fournir aux enseignés un savoir-prêt à l'emploi, contre le manque d'autorité intellectuelle de ceux qui prétendent former la génération de demain. Plusieurs de ces sociologues de formation attribuent une grande responsabilité de la situation actuelle de l'éducation au rôle déterminant que jouent les facultés des sciences de l'éducation au Québec, et certains vont jusqu'à préconiser leur disparition.

Une formation inadaptée
Pour Gilles Gagné, qui a dirigé le collectif pour la production de cet ouvrage iconoclaste, le Québec s'appuie sur un programme d'urgence de formation des maîtres, dont le modèle, élaboré dans les années soixante, ne correspond plus aux besoins d'aujourd'hui. Le sociologue rappelle que le manque de maîtres à une époque où le nombre d'écoles ne cessait d'augmenter a poussé l'État à ouvrir des écoles normales, une formation qui a donné naissance aux facultés des sciences de l'éducation. Depuis une réforme instituée en 1994, les futurs enseignants doivent désormais passer quatre ans dans ces facultés, en étudiant deux disciplines en plus de la pédagogie, pour pouvoir dispenser des cours dans les cycles secondaires.

"Nous devons être l'un des seuls pays où une maîtrise ou un doctorat ne donnent pas le droit d'enseigner si l'étudiant n'a pas eu d'accréditation préalable par les sciences de l'éducation", s'indigne Gilles Gagné. Le sociologue estime que "l'on découvre le monde de l'esprit à travers celui des gens qui le portent", qu'il est important de découvrir une matière avec quelqu'un qui l'a étudiée vraiment, "pas avec un maître qui possède seulement trois leçons de mathématiques de plus que son élève". Selon lui, la réforme Chagnon a pour effet d'appauvrir considérablement la matière enseignée car les nouveaux diplômés reçoivent moins d'heures de formation en littérature, en langues, en sciences, ou autres. Du coup, ils n'ont plus la passion que peut éprouver un véritable amoureux des mots ou des chiffres, passion qui valait bien, aux yeux de Gilles Gagné, des leçons de pédagogie.

Et la passion pour la matière?
À en croire le sociologue, les élèves du cycle secondaire se retrouvent donc avec des jeunes professeurs rompus à toutes les techniques concernant la gestion de classe, l'écoute de la personne, la structure hiérarchique d'une école. "Ils deviennent de bons gestionnaires de troupeau, s'exclame Gilles Gagné, dans des classes où l'autorité a été remplacée par des technologies de contrôle." Selon lui, on a fini par perdre de vue que la finalité de l'école demeure la formation, en multipliant les cours sur la violence à l'école, la psychologie des adolescents ou la didactique. Et pour corriger la situation, le directeur du collectif Main basse sur l'éducation avance une solution simple: permettre le recrutement d'étudiants dans une seule discipline, qui ne soient pas passés par les facultés des sciences de l'éducation, et laisser les directeurs d'école faire leur choix entre les candidats aux origines diverses.

Étonnamment, cette proposition ou les attaques très directes de plusieurs auteurs du livre n'ont suscité pratiquement aucune sortie publique de la part des enseignants visés. À l'Université Laval, la Faculté des sciences de l'éducation demeure muette, même si plusieurs de ses professeurs reconnaissent qu'ils ont comme projet de lire prochainement l'ouvrage de leurs collègues sociologues. À mots couverts, ils laissent tout de même entendre qu'ils ne veulent surtout pas faire de la publicité à Main basse sur l'éducation, car la thèse défendue dans le livre leur semble trop biaisée. Mieux vaut, selon eux, engager un débat sur les principales orientations de la réforme scolaire avec des chercheurs ou des fonctionnaires déjà rompus au monde de l'éducation. Dommage, tout de même, que les citoyens ordinaires, dont les enfants vont à l'école ou y iront un jour, ne puissent se faire une opinion en assistant à une discussion publique entre les représentants des deux groupes.

PASCALE GUÉRICOLAS