16 septembre 1999

Vers une civilisation de l'hospitalité?

Selon le philosophe Thomas De Koninck, la dignité humaine devrait représenter la valeur suprême au tournant du nouveau millénaire


"Sans la reconnaissance que la valeur de chaque être humain dépasse toute appréciation, il n'est pas de véritable société humaine. Le droit, le désir de reconnaissance réciproque, l'esprit démocratique et l'amitié nécessaire entre humains vivent tous de différences au sein de l'humanité. Il n'est pas de plus grand défi pour le nouveau millénaire que celui de reconnaître et de donner à ces différences le sens qui leur revient."

C'est en ces termes que Thomas De Koninck a livré sa vision de l'avenir, lors d'une conférence ayant pour thème "Valeurs et croyances de la société québécoise. De nouveaux défis à l'aube de l'an 2000". Invité récemment à s'exprimer dans le cadre du 38e congrès de l'Association québécoise de la pastorale de la santé, le professeur de philosophie a lancé un vibrant plaidoyer en faveur de la dignité humaine. Abordant la question de l'institutionnalisation dans le domaine de la santé, Thomas De Koninck a rappelé que les connaissances scientifiques devaient être mises au service du patient, et non le patient au service des connaissances. "Dans ce dernier cas, il y aurait violence, comme toujours lorsqu'on réduit la personne à un moyen."

Aux yeux du conférencier, la vie collective est impossible sans une morale commune. Dans un monde où fourmillent toutes sortes d'idées, de cultures et de religions, la dignité humaine constitue la valeur suprême, la bouée de sauvetage permettant de sauver l'humanité du naufrage. Si la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 reconnaît la dignité humaine comme le fondement de la liberté, de la justice et de la paix, il n'en demeure pas moins que les principes de cette déclaration continuent d'être violés dans plus de 140 pays et territoires. En témoignent les catalogues remplis d'atrocités répertoriées par des organismes comme Amnistie Internationale. De même, les fléaux qui hantent notre société - violence, pauvreté et autodestruction chez les jeunes - montrent que ces principes pourtant fondamentaux sont loin d'être appliqués à l'échelle de la planète.

Selon Thomas De Koninck, tous les moyens d'éliminer autrui participent de l'injustice, des plus subtils, comme la calomnie et la médisance, aux plus manifestes tels le racisme, le sexisme ou le fanatisme prétendument religieux. À son avis, le modèle d'humanité excluant les plus faibles au profit des plus forts s'avère radicalement indigne et inhumain. "La qualité de la civilisation à venir se mesurera au respect qu'elle manifestera aux plus faibles des siens, dans lesquels chacun de ses membres doit pouvoir du reste se reconnaître, sous peine de la pire des cécités, celle qui engendre la haine de soi", a-t-il souligné.

L'étranger, le frère
Insistant sur la préséance de l'être humain, Thomas De Koninck présente l'hospitalité comme la mesure par excellence du degré de civilisation d'un peuple. À cet égard, il arrive parfois que "l'étranger" réserve des suprises. Par exemple, dans l'Odyssée d'Homère, Ulysse rentre chez lui après une longue absence sans être reconnu, à l'instar d'un étranger, et est pourtant traité comme un hôte par sa femme Pénélope, qui finira par "reconnaître" son mari. Dans le livre de la Genèse, Abraham déploie des prodiges d'hospitalité pour trois hôtes inconnus, qui se révèleront être des anges accompagnés de Dieu lui-même. Selon le conférencier, ces histoires emblématiques démontrent que l'étranger n'est pas toujours celui qu'on croit et que sous le "masque" se cache véritablement l'être profond. D'où l'importance d'avoir les yeux grand ouverts, à l'intérieur de soi, afin d'accéder à cet autre que soi: la personne humaine.

"Une personne est un être qui pense, sent, aime, comme nous. Nous savons tous on ne peut mieux ce qu'est une personne, simplement par l'expérience que nous avons de vivre la vie des personnes. Aussi la vie ordinaire sollicite la première l'éveil de la conscience à un niveau profond. Il faudrait être singulièrement aveugle pour ne point voir la vie ni l'esprit sur un visage, dans un geste ou une parole, pour être fermé à l'émotion, la bonté, la joie, l'angoisse, l'admiration, la compréhension et la tendresse qui s'en dégagent. L'esprit n'a rien à voir avec le fantôme qu'ont inventé les dualismes sommaires. Rien n'est en réalité plus concret, plus vivant, plus manifeste que l'esprit; nous l'éprouvons dans l'expérience d'aimer ou celle de penser, nous le saisissons - et pouvons le contempler - chaque jour dans l'expression réelle du corps humain."

Pour Thomas De Koninck, le grand défi à relever en ce début de millénaire tourne essentiellement autour de questions simples. Comment tirer le maximum de la vie? Comment s'appliquer à être heureux au quotidien? À l'instar de l'athlète qui progresse continuellement, toujours tendu en avant vers le but à atteindre, nous pouvons nous aussi nous entraîner à devenir courageux, justes et disciplinés. Somme toute, pouvoir naître à soi en toute liberté.

RENÉE LAROCHELLE