16 septembre 1999

Après le cancer, la discrimination?


Certaines femmes atteintes d'un cancer du sein éprouvent des problèmes en milieu de travail


Changements d'attitude du patron, relations tendues avec les collègues, diminution des responsabilités, changements d'attitude par rapport au travail, capacité physique diminuée, démotion, baisse de revenus et même congédiement: voilà la gamme de problèmes auxquels disent parfois faire face les femmes qui retournent sur le marché du travail après un cancer du sein. C'est ce que les chercheures Elizabeth Maunsell, Chantal Brisson, Sophie Lauzier (Département de médecine sociale et préventive), Lise Dubois (Sciences des aliments et de la nutrition) et Annie Fraser (Psychologie) ont découvert après avoir interrogé 13 femmes de la région de Québec qui ont rencontré des obstacles après avoir réintégré leur emploi à la suite d'un cancer du sein. Ces femmes ont été interrogées dans le cadre d'une étude exploratoire visant à identifier les divers types de problèmes qui peuvent survenir encore aujourd'hui lorsque des personnes qui ont eu le cancer du sein retournent sur le marché du travail.

Les résultats de cette étude exploratoire, qui paraîtront cet automne dans la revue scientifique Psycho-Oncology, indiquent que plusieurs de ces femmes étaient au travail lorsqu'elles ont reçu l'appel téléphonique les informant soit implicitement ­ le médecin aimerait vous rencontrer pour discuter du résultat des examens - ou explicitement du diagnostic. Leurs réactions de pleurs et de détresse ont alerté leurs collègues qui ont ainsi appris la nouvelle. Dans certains cas, ceci a eu des répercussions positives, ont reconnu quelques-unes des répondantes qui disent avoir profité du soutien moral de leurs collègues pendant les traitements et après leur retour au travail. Par contre, d'autres répondantes disent avoir subi des contrecoups négatifs de cette annonce, notamment des remarques blessantes, des regards inquisiteurs, de lourds silences, de l'embarras ou des questions agaçantes. "Ceci suggère que la pratique des professionnels de la santé de contacter les femmes pendant les heures ouvrables peut influencer l'expérience au travail des femmes dès l'annonce du diagnostic", conclut Elizabeth Maunsell.

Les répondantes rapportent que leur médecin les a peu renseignées quant aux répercussions de la maladie et des traitements sur leur travail. Pas étonnant dans ce contexte qu'elles aient entretenu beaucoup de craintes dans les semaines précédant leur retour au travail. Elles appréhendaient notamment l'effet des traitements sur leur capacité physique et le regard des autres sur leur apparence après une mastectomie. Elles craignaient aussi d'être moins compétentes, moins productives, de décevoir leurs collègues et éventuellement de perdre leur emploi. Ces craintes étaient alimentées par leur propre sentiment d'avoir perdu une partie de leur capacité de travail à la suite des traitements.

Discrimination?
Quelques-unes des répondantes n'ont pas hésité à parler de discrimination pour décrire les changements négatifs dont elles ont fait les frais dans leur milieu de travail. D'autres, par contre, y ont vu un simple concours de circonstances, attribuable à un contexte économique difficile. D'autres encore reconnaissent que leur propre attitude face au travail a changé et que le travail peut avoir moins d' importance après un tel diagnostic. Afin de documenter l'ampleur des problèmes identifiés dans l'étude exploratoire et de déterminer s'il y a effectivement de la discrimination au travail pour les femmes qui ont eu un cancer du sein, une équipe de chercheurs entreprend cet automne une nouvelle enquête qui comparera cette fois l'expérience au travail des femmes ayant eu un cancer du sein à celle de femmes de la population en général qui n'ont jamais traversé une telle épreuve. L'étude sera conduite par Elizabeth Maunsell, Chantal Brisson, Jacques Brisson, Benoît Mâsse et Luc Deschênes.

La Commission d'accès à l'information du Québec a donné son aval au projet et le Fichier des tumeurs du Québec ainsi que la Régie de l'assurance-maladie du Québec y apportent leur concours. Au total, environ 1 000 femmes de tout le Québec participeront à cette étude financée par l'Initiative canadienne de recherche sur le cancer du sein et la Fondation québécoise du cancer. "Sans la participation des femmes qui n'ont pas eu le cancer du sein, il sera impossible d'établir des comparaisons et donc de savoir si les difficultés vécues au travail sont véritablement dues au cancer du sein, souligne Elizabeth Maunsell. Si nous identifions des problèmes importants attribuables au cancer du sein, nos résultats devraient aussi indiquer des pistes pour améliorer la situation des femmes au travail ainsi que leur qualité de vie après cette maladie."

JEAN HAMANN