23 juin 1999

Une catalogne forestière durable


Au moment où le film L'erreur boréale fait frémir le Québec urbain, la Forêt Montmorency apparaît plus que jamais comme une forêt modèle

Vu du haut du belvédère du sentier Le forestier, la forêt Montmorency s'étale sur les courbes des Laurentides comme une catalogne arborant tous les tons de vert. L'oeil ne se trompe pas: la forêt est tricotée serrée sur ce petit territoire que l'Université aménage de façon durable depuis 1964. Le dénuement des territoires adjacents trace, comme une cicatrice dans le paysage, la frontière de cette productive forêt d'enseignement et de recherche. Les chiffres témoignent d'ailleurs du fossé qui sépare ces forêts pourtant contiguës: alors que chaque hectare de forêt de la Réserve des Laurentides produit environ 1 mètre cube de bois par année, la forêt de l'Université en génère 2,4. Cet écart n'est pas le fruit du hasard ou d'un microclimat favorable mais bien le résultat de 35 années de patients travaux d'aménagement sylvicole et d'une récolte planifiée en vue d'une utilisation durable, explique l'ingénieur résident de la Forêt Montmorency, Paul Bouliane. "Nous préconisons une approche par peuplement, explique-t-il. Nous récoltons 90 hectares de forêt par année mais les coupes sont dispersées et de faibles superficies."

Afin de maintenir la spécificité écologique des sapinières de cette région, les responsables de la Forêt appliquent une stratégie d'aménagement appelée "forêt mosaïque" sur leur territoire. En effet, selon une étude bio-historique menée par l'étudiant-chercheur Marc Leblanc et le professeur Louis Bélanger, le visage naturel de la forêt Montmorency était un mariage de sapinières à sapin, à bouleau blanc ou à épinette noire ainsi que de pessières et de bétulaies. Ce milieu se renouvelait au gré des chablis et des épidémies de tordeuses des bourgeons de l'épinette. Tous ces peuplements forestiers couvraient des superficies peu étendues et donnaient une allure de mosaïque fine au paysage.

L'approche forêt mosaïque favorise la régénération naturelle - on préserve même une bonne proportion des framboisiers et autres arbustes et arbres sans valeur commerciale qui poussent après coupe - ce qui augmente la qualité des habitats et la diversité biologique. "La Forêt Montmorency abrite 5,7 orignaux par 10 kilomètres carrés, soit le double des zones avoisinantes, signale Paul Bouliane. Environ 20% du territoire ne fait pas l'objet de coupes. Ce sont des zones de réserves biologiques ou des zones récréo-éducatives où on peut faire de la randonnée pédestre, de l'observation de la faune - on a dénombré 170 espèces d'oiseaux - de la pêche, du ski de fond ou de la raquette."

500 000 plants
Cet été, le personnel de la forêt mettra en terre le 500 000e plant depuis qu'on y pratique le reboisement en 1987. Paul Bouliane annonce cette nouvelle avec un curieux mélange de fierté et de regret. "Moins on plante, mieux c'est parce que ça signifie que la régénération naturelle se fait bien. Quand il faut reboiser, c'est signe que quelque chose n'a pas bien fonctionné dans nos interventions ou que la nature a refusé de collaborer. Présentement, 50% des superficies coupées à la Forêt se régénèrent de façon satisfaisante selon nos standards. On vise 75%."

Au total, 100 000 plants seront mis en terre à la forêt cet été. "Nous faisons presque deux années de reboisement en une, explique-t-il. En plus du reboisement normal, nous ferons des travaux dans le secteur utilisé lors de Démo 96." Cette exposition, présentée il y a trois ans, réunissait une centaine d'entreprises désireuses de montrer les prouesses de leur machinerie forestière. En trois jours, ces machines, dont la valeur totale dépassait 100 millions de dollars, ont coupé 5 000 mètres cubes de bois, soit la moitié de la récolte annuelle normale à la Forêt.

L'exemple boréal
Le Comité d'aménagement de la Forêt Montmorency, dirigé par Louis Bélanger, prépare présentement le prochain plan qui orientera les interventions forestières pour les dix prochaines années. Signe des temps, le premier plan prônait le rendement soutenu et l'utilisation polyvalente de la forêt et le second préconisait l'aménagement intégré des ressources. Entre les branches, on souffle que le prochain plan s'articulera autour du développement durable et qu'il intégrera le concept des préoccupations sociales. La composition du comité en est d'ailleurs le reflet puisqu'on y trouve des représentants des professeurs, des étudiants, du gouvernement, des MRC et de l'industrie forestière. "On vise la certification environnementale, dit Paul Bouliane. On est une forêt expérimentale et ce serait un bel exemple à donner. Si on veut enseigner ces concepts à nos étudiants, ce serait bien de posséder cette expertise pour notre propre forêt."

L'industrie a déjà reproché le caractère artisanal de la récolte sur le territoire de la forêt de l'Université. En 1987, les responsables ont réagi en poussant plus loin la mécanisation dans les opérations de coupe. "Aujourd'hui, la démonstration est faite que notre modèle est exportable ailleurs en forêt boréale, soutient Paul Bouliane. L'Erreur boréale a suscité un intérêt nouveau pour l'aménagement forestier. On va peut-être découvrir que l'Université Laval en fait depuis 35 ans à la Forêt Montmorency et que ça fonctionne", conclut-il fièrement.

JEAN HAMANN