23 juin 1999

COURRIER

 

CENTRE MUSÉOGRAPHIQUE: OÙ EST LA LOGIQUE ?

Monsieur François Tavenas
Recteur,
Université Laval
Québec

Monsieur le recteur et cher collègue,

C'est avec surprise et incrédulité que j'ai appris, par un bref entrefilet en bas de page du Fil des événements (27 mai 1999), que par soucis d'économie l'Université fermait pour un temps indéterminé (au moins une année) le Centre muséographique du pavillon Casault.

J'aimerais comprendre, monsieur le recteur, la logique qui soutient une telle décision. Dans le Courrier du même numéro du Fil, l'équipe d'animation du Centre fait état que l'Université ferait une économie de 140 000 $ avec cette fermeture. J'ai voulu savoir en quoi consistait cette économie. Selon les informations que j'ai pu obtenir, le budget total pour maintenir en fonction le Centre s'élève à quelque 255 000 $ annuellement, ce qui comprend le salaire du personnel permanent (directrice et secrétaire à mi-temps, 80K$), celui du personnel non permanent (guides-animateurs, 40 à 45K$ selon l'achalandage), le loyer payé à l'Université (77K$) et les dépenses courantes de fonctionnement (55K$). Si on soustrait de cette somme les revenus générés par les entrées (30 à 35K$), les commandites obtenues cette année (20K$) et le loyer de 77K$ (la fermeture du Centre n'entraînera aucune économie à ce chapitre, à moins qu'on mette tout dans des caisses et qu'on entrepose; mais alors là, attention à la note!), on se retrouve plutôt avec un manque à gagner de l'ordre de 125 000 $. De plus, le salaire des permanents pourrait s'avérer ne pas être une véritable économie puisque ceux-ci seront mutés ailleurs dans l'Université. On risque donc de se retrouver avec une économie tournant plutôt autour des 45 000 $.

A-t-on vraiment fait une évaluation des impacts autres qu'économiques? En ces temps où, de part et d'autre, on déplore une carence évidente de la culture scientifique et technique au Québec, où le ministre de la Science et de la Technologie s'inquiète du faible taux de recrutement dans le domaine des sciences et de la technologie dans les collèges et les universités, l'Université Laval répond en mettant la clé dans une des portes d'accès privilégiées en ce qui touche l'éveil aux sciences chez les jeunes: un musée des sciences de la nature.

Aussi modeste soit-il, le Centre muséographique du pavillon Casault est le seul musée de sciences naturelles à l'Est d'Ottawa. Vous n'êtes pas sans savoir qu'il est le fruit d'un investissement de 4 millions de dollars de la part de l'Université, sans compter les efforts bénévoles de dizaines de personnes. Sa mission a d'abord été vue comme devant constituer une ressource à l'enseignement, un service à la communauté universitaire; plusieurs professeurs, et j'en suis, ont utilisé et continuent d'utiliser cette ressource pour leurs cours. Mais depuis deux ans, le Centre s'est fort heureusement ouvert au grand public. Modestement, mais il faut bien commencer quelque part. Une publicité plus visible (quoique à parfaire) et des initiatives comme les dimanches découverte, où chaque premier dimanche du mois on a traité d'un thème (minéralogie, ornithologie, paléontologie, etc.), ont permis d'augmenter sensiblement le nombre de visiteurs; de 12 000 qu'elles étaient en 1997, les entrées sont passées à 17 000 aujourd'hui. Le Centre dépense 13 $ par année par visiteur, comparativement à 17 $ en moyenne pour des musées de taille comparable (Musée du Bas Saint-Laurent à Rimouski, Musée de la Gaspésie, Musée du Séminaire de Sherbrooke, Musée des Arts de Joliette, etc.) et 28 $ pour les musées de grande taille (Musée du Québec, Musée de la Civilisation).

Combien de ceux du Conseil d'administration qui a pris cette décision ont visité le Centre muséographique, un dimanche avec leur famille, enfants et petits enfants, ou encore lors des visites de groupes scolaires en semaine? J'ai pu moi-même constater l'enthousiasme des jeunes face à ce qu'on leur présente. Peut-on rêver meilleur outil pour les éveiller à la science et leur ouvrir la perspective d'une carrière scientifique plus tard? Je fais régulièrement des sondages auprès des étudiants de mes cours qui doivent compléter des exercices au Centre muséographique. Le consensus est clair: ils ont découvert une perle bien cachée à l'Université. Il y a nettement un problème de visibilité et d'accessibilité, pas de qualité. Ne pourrait-on pas travailler à améliorer ce manque de visibilité et d'accessibilité plutôt que de donner le message du peu de cas que fait l'Université de son Centre muséographique.

Vous me répondrez qu'on a formé un groupe de réflexion (deux personnes?) sur l'avenir du Centre. Etait-il nécessaire de fermer boutique pour réfléchir? Comme si les argents dépensés durant cette période le seraient inutilement. Un message qui en dit long sur la perception qu'ont du Centre muséographique les autorités universitaires. Entretemps, on risque de perdre les minces acquis. Peut-être faudra-t-il un jour voir le Centre muséographique dans un contexte plus régional. Mais, en attendant, une dépense de 125 000 $ annuellement est-elle vraiment trop onéreuse pour maintenir un investissement utile de 4 millions?

Je vous ai déjà entendu défendre l'idée que les citoyens du grand Québec doivent réaliser l'apport inestimable de l'Université Laval à leur environnement social, culturel et économique et, qu'à ce titre, ils se doivent d'en être fiers et de la supporter. Je concours à cette idée, mais suis d'avis que pour que cette symbiose université-citoyens puisse se réaliser, il faudra créer, ou tout au moins maintenir, des ponts entre les deux parties. Le Centre muséographique est en passe de devenir un de ces ponts. Dans quelle mesure l'Université, et non la direction du Centre muséographique ou un quelconque comité de gestion, a-t-elle utilisé sa crédibilité et son poids moral auprès d'organismes régionaux pour solliciter leur support? La Fondation de l'Université Laval qui tire ses revenus de la population du grand Québec et qui investit des millions de dollars dans la construction et l'agrandissement de pavillons alors que la clientèle étudiante diminue ne verrait-elle pas là une belle occasion de supporter une activité qui s'adresse au grand public, particulièrement à ses jeunes?

Vous connaissez, monsieur le recteur, ma préoccupation et mon engagement vis-à-vis la culture scientifique pour le grand public, particulièrement pour les jeunes. Je suis triste de voir avec quelle désinvolture le dossier du Centre muséographique a été traité et, à l'instar de l'équipe d'animation du Centre, de constater le manque de vision à long terme d'une université qui se targe de jouer dans les ligues majeures. Avec de telles décisions prises à la sauvette et communiquées en catimini, ne risquons-nous pas les ligues mineures?

 

PIERRE-ANDRÉ BOURQUE
Professeur de géologie et de paléontologie
Département de géologie et de génie géologique