27 mai 1999

Profil

KA
APITSHIPAITISHUT

Ce géographe au tempérament de briqueteur était l'homme qu'il fallait pour jeter les bases du Centre d'études nordiques de l'Université Laval. À 76 ans, Louis-Edmond Hamelin continue de mener à un train d'enfer des carrières en spirale dont on ne voit pas la fin. Ses amis les Montagnais ne l'ont-ils pas surnommé "ka apitshipaitishut": le ressuscité?

L'homme qui a créé le mot "nordicité" est un homme conséquent avec lui-même et cela se voit de loin comme de près: il y a une Saab à la porte de sa maison et, celle-ci franchie, un parka esquimau qui l'attend sur la patère.

C'est sans doute l'un des hommes les plus amusants qu'on puisse interviewer. Avant que ça ne débute, la plupart des gens ont déjà fait l'interview dans leur tête et, mine d'improviser, ils vous servent des tirades longues comme le bras sur les sujets les plus poignants de l'heure.

Pas Louis-Edmond Hamelin. Lui, il avait fait l'interview par écrit, questions et réponses, avec sa petite écriture sur une petite feuille qu'il avait déposée sur une petite table dans son grand bureau, à côté d'une petite biobibliographie de 136 pages et d'un petit autoportrait de huit pages qui vaut probablement mieux que tout ce qu'on peut écrire sur lui.

Aussi sera-t-il plus ou moins décontenancé par cette parlotte qui ne semble aller nulle part, qu'il essaie toujours de ramener à sa petite feuille mais qui s'éparpille aux quatre coins de la carte et de l'histoire, justement pour lui faire perdre l'histoire, justement pour lui faire perdre contenance et le ramener à lui tel qu'en lui-même. Au bout d'une heure, peut-être, interrogé sur sa date de naissance, il donnera une grande tape sur la table et demandera:

- Comment ça se fait que vous n'avez pas commencé par ça?

Parce que pour Louis-Edmond Hamelin tout a commencé par ça et c'était probablement la première note en haut de la petite feuille.

"Le plus beau jour de l'année", le 21 mars. Le jour où le soleil franchit le point vernal à l'équinoxe du printemps, le jour où la chaleur promet de vaincre le froid. Victoire toute éphémère puisque le cycle du froid revient six mois plus tard à l'équinoxe d'automne. Mais on a dit à tort que la terre décrivait une ellipse autour du soleil. Celui-ci étant lui-même en course vers ailleurs, c'est dans un cortège de spirales qu'il entraîne ses planètes vers son propre destin et la spirale a une valeur particulière pour ce géographe qui ne s'embarrasse pas de clôtures scientifiques. Dans ce qu'il dit être la plus belle phrase qu'il ait écrite de toute sa vie, il s'exprime ainsi:

"La figure qui décrirait le mieux la trajectoire d'une carrière culturelle, artistique ou scientifique, c'est la spirale, c'est-à-dire une courbe qui ne perd jamais pied par rapport à un point de départ mais qui en route incorpore assez d'éléments nouveaux pour éviter l'horizontalité d'une ligne droite ou l'emprisonnement d'une circonférence; c'est ainsi qu'un chercheur, en évoluant avec méthode, peut parvenir à échapper à la gravité du déjà connu."

Le Fils du sol
De son propre aveu, Louis-Edmond Hamelin n'a jamais perdu pied par rapport à son point de départ. Tout commence donc en ce 21 mars 1923 dans une modeste famille de Saint-Didace de Maskinongé. Fils de cultivateur envoyé par son père parmi les gens du savoir, cet homme est resté un paysan de l'intelligence et il l'arpente d'un pas tranquille comme il arpentait la terre paternelle de son enfance. Quand Raoul Blanchard lui dira que "la géographie s'apprend avec les pieds", il sera tout heureux d'entendre un maître lui confirmer ce qu'il croyait déjà et, sa vie durant, il répétera la phrase à qui veut bien en faire son profit.

Ne pas perdre pied d'abord, incorporer des éléments nouveaux ensuite. Pour ce faire, il invoque la chance.

"Je suis, dit-il, un homme de la chance."

Sa première chance se présente dès sa plus tendre enfance. Des religieuses françaises chassées de leur pays cherchent refuge au Canada et sont accueillies par le diocèse de Trois-Rivières qui, ne sachant trop qu'en faire, leur confie l'école paroissiale de Saint-Didace. Au lieu de fréquenter l'école du rang où l'institutrice est aussi occupée par la corvée du bois de chauffage que par l'enseignement du catéchisme, du français et des mathématiques à des élèves de six, sept ou huit niveaux différents, l'enfant se retrouve avec des spécialistes qui, peu occupées par suite de l'indifférence du milieu, peuvent consacrer beaucoup de temps à sa curiosité et à son application.

Sa deuxième chance, qui fut celle de beaucoup d'hommes de sa génération, a été de suivre les cours de Radio-Collège à Radio-Canada. Claude Mélançon Pierre Dansereau, Léo Parizeau, Jacques Rousseau, Marie-Victorin et combien d'autres prenaient les ondes chaque semaine pour accélérer, après combien de retard, la formation scientifique des jeunes Canadiens.

Puis, inscrit à l'Université Laval, c'est la rencontre de Georges-Henri Lévesque et d'Alphonse-Marie Parent qui l'incitent à se tourner vers la géographie. Sur cette route, il trouvera des géants: Vilhjalmur Stefansson qui parcourut l'Arctique seul, à pied, au mépris des conventions de l'époque et dont les récits et l'enseignement orienteront la carrière du jeune géographe qui fréquenta le Québec pendant trente ans, "le plus canadien des Français" et le maître qu'il retrouva à l'Université de Grenoble où il obtint un premier doctorat en géographie.

Grenoble allait aussi lui donner la chance de renouer avec la France de sa petite enfance et d'y trouver une épouse géographe comme lui.

Le Nordredécouvert
Sa troisième chance, c'est que le Québec ait eu besoin du Nord peu après que lui-même se fut mis à l'étude de cet immense pays. Quelle chance pour un chercheur qui, après s'être engagé dans un sujet ignoré et secondaire, constate que ce sujet devient capital et majeur!

"La chance explique donc beaucoup. J'ai rencontré de grands maîtres qui m'ont donné les coups de pouce nécessaires et j'arrivais dans le paysage à de bons moments. Cette soumission au hasard, à l'écologie qui passe, ne me déplaît pas du tout. Je me situe dans une philosophie d'après laquelle les événements sont nos maîtres. Cette dimension inconnue, insaisie dans le présent mais toujours pleine de promesses, me nourrit, me soutient et m'excite."

Ce Nord qui devait lui apporter tant de satisfactions lui apportera également sa part de déceptions.

Au chapitre des satisfactions il faut inclure les voyages nombreux, y compris les premiers en canot, dès 1948, avec Albert Faucher, du Département d'économique de Laval, et ceux qu'il fit à partir de Yellowknife, de 1971 à 1975, après sa nomination à la "Legislative Assembly of the North-West Territories." Il faut inclure ses contacts quotidiens avec des savants comme Jacques Rousseau et André Cailleux qu'il fit venir au Centre d'études nordiques de l'Université Laval. Peut-être faut-il inclure surtout ses contacts, avec ses guides en particuliers, et avec les habitants du Nord en général qui lui ont donné un surnom au moins aussi beau que sa date de naissance.

La mémoire des Montagnais ne remonte pas autant de générations que l'histoire écrite des Blancs et quand Hamelin leur montrait sur la plaine des tumulus arrondis, vestiges de très anciens sites habités, il ne manquait jamais de leur dire: "Voyez! Vos ancêtres ont habité ici."

Les autochtones en concluaient qu'il avait personnellement connu leurs ancêtres et comme nul homme ne peut avoir une vie si longue, ils ont conclu tout naturellement qu'il était revenu vivre parmi eux pour leur apprendre ces choses et ils l'ont surnommé "ka apitshipaitishut": le ressuscité.

Le Nordet ses misères
Au chapitre des déceptions, il suffit de noter celle qui inclut toutes les autres, la politisation du Nord québécois et, particulièrement, l'importation relativement récente en un si haut lieu des chicanes politiques qui avivent les régions méridionales du pays depuis quelques siècles. Sans renier la souveraineté de Québec sur ses territoires, Hamelin n'a jamais apprécié l'empressement qu'on a mis à poser des gestes politiques pas toujours réfléchis. Et comme il donne franchement son opinion à qui la lui demande, il a peu voyagé dans le Nord québécois depuis 1963.

De plus, pour ne pas froisser inutilement des gens dont ses divers employeurs pouvaient avoir besoin et pour ménager des susceptibilités parfois un peu vives, il s'est souvent abstenu de porter, dans les grandes circonstances, sa médaille d'officier de l'Ordre du Canada (1974) dont il est pourtant très fier puisqu'il l'a méritée pour ses travaux dans L'Arctique.

Comme quoi le Nord peut causer toutes sortes de froids.Son enthousiasme pour le rôle du Québec là-haut ne lui a pourtant jamais fait défaut. Il est à vrai dire intarissable et intouchable quand il aborde les problèmes du Nord québécois. Les frontières restent à définir presque partout, comme la propriété des fonds marins et des îles riveraines. Il faudra bien y arriver un jour pour savoir qui peut exploiter telle ou telle ressource dans le Nord car, sans ces ressources, les Québécois n'auront pas longtemps les moyens de s'offrir les services publics dont ils ont besoin ni les produits de consommation qu'ils importent.

Les nouvelles carrières
L'homme qui veut rester fidèle à la spirale doit réagir en tirant profit des événements. Les difficultés que lui ont apportées le Nord ont orienté sa carrière vers des directions inattendues mais qu'il a suivies avec une intuition "contrôlée par une propension profonde à l'organisation personnelle des faits et gestes".

D'abord, en 1977 quand, de retour d'un voyage dans le Mackenzie, il apprend qu'il est mis en nomination pour le poste de recteur à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Il n'a aucune raison professionnelle d'accepter ce poste mais les raisons personnelles le titillent profondément: Trois-Rivières est la capitale de son enfance; c'est la consultation populaire qui l'invite à occuper ce poste et, surtout, des pressions cherchent à l'en éloigner. Ce dernier argument l'incitera à accepter et les autorités pouvaient difficilement refuser d'entériner un appel majoritaire.

Il apporte à sa tâche les qualités d'administrateur qu'il a acquises comme campagnard, comme fondateur de l'Institut de géographie et du Centre d'études nordiques et comme membre du parlement des territoires du Nord-Ouest. Il possède aussi des qualités de meneur d'hommes. Lui qui a toujours aimé s'entourer de géants, il arrive là en disant qu'il est "un entre dix mille". On croit à une fanfaronnade mais on comprendra mieux, au cours de son mandat, qu'il désirait plutôt associer les 9 999 autres à toutes les tâches essentielles de "l'Université de Trois-Rivières".

La seconde "nouvelle carrière", comme celle de recteur, n'est étonnante qu'à première vue. Afin de revenir aux activités "intellectives", Louis-Edmond Hamelin décide de ne faire au rectorat qu'un seul mandat de cinq ans. Il se construit donc un plan décennal. D'abord prendre sa retraite. En profiter pour faire des études en linguistique et, si possible, obtenir sa maîtrise; écrire ce livre sur la tragédie de l'Obiou et, finalement, rédiger ses mémoires. "En deux tomes", précise-t-il. "Ensuite, on verra."

C'est un peu le Nord qui a fait de lui un mordu de la linguistique. Pendant tout le temps qu'il l'a marché ou qu'il l'a fréquenté par tous les transports imaginables, il a dû se débrouiller en anglais ou dans une des langues amérindiennes. Mais quand il a voulu en parler en français, il a dû traduire ou inventer. Il a traduit et inventé mais il a surtout pris goût à l'invention: quelque six cents termes, croit-il. Et lui qui voyage en France tous les ans, pour sa vie familiale ou professionnelle, il n'a pas mis beaucoup de temps à réaliser que c'est probablement dans le langage du Nord que le Québec pouvait apporter sa plus importante contribution linguistique à la francophonie.

Ce qui fut pour lui une nécessité puis un passe-temps est devenu une occupation permanente et c'est avec une fierté non équivoque qu'il sort de sa poche sa carte d'étudiant à temps complet en linguistique à l'Université Laval. Sa thèse est presque achevée et il espère bien obtenir sa maîtrise en juin 1987. Son sujet de thèse: Le rang comme morphologie de l'habitat. Termes et notions. Un manuscrit de 400 pages sur un seul mot. S'il ne croyait pas qu'il s'agit là d'une première, il ne l'aurait probablement pas écrit. Pour la documentation d'un des chapitres, ce fils de la terre a lu 425 romans publiés au Canada depuis 1840 et il a tiré 600 références qu'il cite à la page.

Ça n'est évidemment pas sa première aventure en linguistique. Il avait inventé le mot "glaciel" en 1959 pour désigner l'ensemble des glaces flottantes et il a eu le plaisir de participer à un congrès international sur le glaciel. Quant au mot "nordicité", créé en 1965 pour désigner la quantité de valeurs polaires dans un lieu, il a fait son entrée dans Le grand Robert en 1985. Louis-Edmond Hamelin a également été membre du Conseil de la langue française et il a publié, en deux volumes, Le Nord et son langage à l'Office de la langue française.

Évoquer cet homme sans parler de l'humaniste, ce serait un peu perdre le Nord. Un de ses étudiants et géographe réputé, Henri Dorion, voyait en lui un "ordinateur humain". Quant à lui, il invoque toutes sortes de comparaisons pour se définir.

Le briqueteur, par exemple, qui pose ses briques une à une, consciencieusement, sans s'occuper trop tôt de l'apparence finale du mur puisqu'il faut s'assurer d'abord de la solidité de la base.

L'alpiniste qui monte et qui descend avec la prudence nécessaire à sa démarche mais qui ne s'éternise jamais sur les sommets. "Trop de gens s'assoient trop longtemps sur leur emploi dans de bonnes positions et bloquent la société."

Le globaliste qui a toujours évité la spécialisation ­ sans pour autant la condamner chez les autres ­ parce qu'il craint que la "gravité du déjà connu" ne l'empêche de progresser dans sa spirale.

L'ironiste et le populiste qui, recevant le prix de la Fondation Molson, s'empresse de remercier l'organisme mais dirige également ses remerciements vers "tous les buveurs assidus et anonymes qui soutiennent si bien les affaires de cette grande entreprise canadienne".

Ou encore l'homme du deuxième tour. "Je ne suis jamais prêt au premier tour. Je ne sais pas improviser. Comme un renard, j'y pense et j'attends le tour suivant. À ce moment-là, la mise est toujours bonne."

Effectivement, avec son nez fuyant et ses yeux malins, il a l'air de Renard lui-même, le héros du roman médiéval dont on dit tant de mal et tant de bien parce que, individualiste irréductible, il ne sait pourtant se définir que par rapport à la société.

Et le temps lui apportant la couronne qu'il réserve à ceux qui l'endurent, il s'apparente de plus en plus à l'isatis de l'Arctique, ce renard blanc venu du froid.

JEAN O'NEIL