15 avril 1999

En eaux troubles

Du 14 au 18 avril, Les Treize proposent Les Bonnes de Jean Genet. Un des grands textes théâtraux de notre époque.

Louis Germain est un jeune metteur en scène heureux. Un peu nerveux, il est vrai, mais tout même heureux. Nerveux parce qu'il en est à ses premières armes à titre de metteur en scène et heureux parce qu'il a enfin la chance de monter la pièce qu'il rêvait de monter depuis plusieurs années. "Depuis que j'ai vu Les Bonnes, au Trident, au début des années 1990, je caressais le projet de faire moi-même la mise en scène de cette oeuvre qui m'a littéralement fasciné", explique celui qui a étudié en littérature française et en théâtre, ici, à l'Université.

Louis Germain, qui a mis en veilleuse son projet de maîtrise sur l'auteur de cette pièce, considère que Jean Genet - que l'on a qualifié de "poète du vol, du crime, de la prostitution et de l'homosexualité", dixit Jean d'Ormesson dans Une autre histoire de la littérature française -, est, en raison probablement de son existence plus ou moins délinquante et passablement mouvementée, un grand incompris de la littérature. "Genet n'est peut-être pas connu de la majorité, mais il n'en demeure pas moins qu'il a, avec Les Bonnes du moins, écrit l'un des grands textes théâtraux de notre époque", fait valoir Louis Germain.

Née d'un fait divers
Le texte des Bonnes recoupe, en plusieurs points, l'intrigue de la célèbre affaire criminelle dont Genest s'est inspiré et qui a fait couler beaucoup d'encre en France à l'époque de l'entre-deux-guerres: un soir de février 1933, deux domestiques, les surs Papin, ont froidement assassiné, sans raison valable et apparente, leurs deux maîtresses, la mère et la fille. Dans la pièce Les Bonnes, écrite en 1947, Claire et Solange, femmes aigries et soumises, ayant à vivre un difficile rapport de domination, vouent à la fois une haine et un amour formidables envers Madame, leur maîtresse. Au moyen de lettres anonymes, les malheureuses ont dénoncé Monsieur, l'amant de leur patronne, à la police. Apprenant que Monsieur vient d'être relâché, faute de preuves, les bonnes décident d'éliminer Madame afin de cacher leur trahison.

Un jeu complexe
Au-delà de cette intrigue qui se déroule en toile de fond, se joue un autre jeu perfide, une sorte de cérémonial étrange, de rituel aux accents sadomasochistes. Les bonnes, pendant les absences de Madame, jouent à inverser les rôles. Claire, la cadette, fait semblant d'être Madame tandis que Solange joue le rôle des bonnes en incarnant à la fois Solange et Claire. Se déchaînent alors des mouvements de haine et de passion d'une intensité surprenante. Ce que le spectateur peut prendre au départ pour une haine et une fascination de deux domestiques à l'égard de leur maîtresse se transforme, au gré des répliques, en une haine/passion que les bonnes éprouvent également l'une pour l'autre.

"Il est très difficile de résumer cette pièce passablement complexe, confie le metteur en scène. Disons simplement qu'on assiste graduellement à tout ce qui peut mener au meurtre de Madame. Devenant elles-mêmes les personnages d'un rituel, les bonnes se mettent en scène et se montent, avec violence et cruauté, l'une contre l'autre et, l'une et l'autre, contre Madame. Une façon, en quelque sorte, de se libérer de l'emprise que leur patronne exerce sur elles et de l'emprise qu'elles ont l'une sur l'autre. C'est une oeuvre qui demande un énorme travail de la part des comédiennes. Tout est très intense, très lourd et à la fois très intime. Tout au long de la pièce, il y a d'abord cette réalité théâtrale, celle des bonnes qui sont malheureuses et qui se plaignent de leur état d'asservissement et de soumission envers Madame. Mais, en contrepartie, il y a peut-être aussi dans cette histoire où se confrontent l'imaginaire et la réalité, des personnages qui se caricaturent eux-mêmes, des personnages qui jouent peut-être un jeu, celui d'être malheureux. Je laisse au public le soin d'en juger. Je crois sincèrement que cette pièce vaut la peine d'être vue, d'abord parce qu'elle repose sur un grand texte, mais aussi parce que son thème principal, celui de l'injustice, est encore très actuel aujourd'hui, quelle que soit la forme que cette injustice peut prendre."

La pièce Les Bonnes est présentée du 14 au 18 avril, à 20 h, au Théâtre de Poche du pavillon Alphonse-Desjardins. Les trois personnages sont interprétés par Jacynthe Dubé (Claire), Valérie Dumas (Solange) et Julie Blondeau (Madame). Marie-Ève Tourigny assure la direction artistique tandis que Simon Rivet signe la musique originale. Les billets sont offerts en prévente à 8 $ au Service des activités socioculturelles et à 10 $, à la porte, les soirs de présentation.

JULIE MARCOUX