18 mars 1999

LE COURRIER

SENTIMENT D'APPARTENANCE: DRÔLE DE MARDI

Mardi matin, réception du questionnaire adressé par la Commission des affaires étudiantes de l'Université Laval. Après deux honnêtes tentatives pour y répondre, j'ai réalisé qu'aucune question ne rejoignait l'idée que je me fais du sentiment d'appartenance à mon université. Mardi soir, je vais voir L'erreur boréale, documentaire produit par Richard Desjardins et réalisé en collaboration. Il s'agit d'un réquisitoire sur la surexploitation de notre forêt nordique, bien collectif, réquisitoire sur fond de conflit d'intérêts: l'économie-l'environnement, la production-la protection, la fibre-l'oxygène, l'argent-la nature... Après la projection,il fallait entendre la tristesse contenue dans les interventions des ingénieurs forestiers manifestement sonnés par l'implacable sobriété du film. Ils sont pris dans la tourmente et mal armés.

Quel rapport avec l'appartenance me direz-vous? Le lien m'a sauté aux yeux quand, vers la fin du film, des étudiants en génie forestier découvrent la réalité du saccage de la forêt boréale. Leur désarroi et leur colère étaient palpables. Ils découvraient par un documentaire réalisé par un poète le sens même de leur engagement social à travers leur vie professionnelle. J'ai toujours pensé que le sentiment d'appartenance se fondait sur la fierté d'accomplir des actions communes enthousiasmantes, qui ressemblent à une cause. J'avais sous les yeux un exemple de ce que je veux dire.

Il me semble que l'exploitation de la forêt nordique par dix compagnies (pas de qualificatif) qui ont obtenu ce monopole pour 25 ans (le temps de la saigner à blanc) est une cause qui devrait créer des liens de complicité et de solidarité entre les professeurs et les étudiants d'un programme de formation en génie forestier. Aborder cette surexploitation sous l'angle biologique certes, mais aussi sous les angles juridique, éthique, social et ultimement politique est urgent. Quelle mine de projets d'étudiants supervisés par les professeurs: éducation du grand public, support à l'organisation de mouvements de pression, mobilisation des adolescents plus sensibles que les aînés à l'avenir de la planète, compréhension du rôle de l'Ordre des ingénieurs forestiers, du gouvernement, des médias (journaux-papier-arbres!), les nécessaires alliances avec les environnementalistes. Quels superbes exercices d'intégration de contenus à travers des démarches concrètes et qui font du sens. Il faudra créditer dans le cadre de sujets spéciaux. Imaginez la motivation de ces jeunes qui sont entrés au pavillon Abitibi-Price (sic) en rêvant à l'avenir de leurs forêts et qui entendent beaucoup plus parler de fibres que de feuilles.

Voilà un exemple de ce qui pourrait créer chez les étudiants un sentiment d'appartenance fort à leur Faculté. De grâce, lecteur ou lectrice, épargnez-moi le classique: "Oui, mais vous, qu'est-ce que vous faites en médecine?". L'exemple de la foresterie s'est imposé à moi par L'erreur boréale. Je fais confiance à l'intelligence universitaire pour transférer cette idée de cause commune mobilisatrice dans vos champs d'expertise respectifs.

HÉLENE LECLERE
Département de médecine sociale et préventive

DE LA PUB, J'EN VEUX, J'EN VEUX !

Les Mc Universités, les Universités Pepsi, les Universités General Motors, etc. C'est inquiétant! Étudiant à l'Université Laval, je profite d'une petite pause pour grignoter à l'extérieur d'un local de cours et soudainement, telle une apparition du bon Dieu, j'aperçois une publicité bien vivante. En effet, deux gentils-bonhommes-vendeurs-porteurs-de-la-bonne-néo-nouvelle-libérale attendent vraisemblablement une question de ma part. Immédiatement, ils sont comblés. Voilà que je les interroge à savoir si les ordinateurs qu'ils présentent en démonstration sont la propriété - en vertu d'un droit naturel, bien sûr! - d'une boutique d'informatique présente sur le campus de l'Université Laval. À leur grande joie, ils me répondent par l'affirmative. Tel un puissant choc évalué à 12,5 sur l'échelle des bouleversements d'idées préconçues et vendues au courant néolibéral, voilà que ma question a l'effet d'un coup de poing de Mike Tyson, la croquée d'oreille en moins. En d'autres termes, la question m'apparaît tout à fait légitime. Ainsi, je demande: "Pourriez-vous me donner la carte d'affaires de ce magasin afin que je sache à quel endroit je devrai formuler ma plainte?" J'ose même ajouter: "Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjà suffisamment de publicités dans l'environnement universitaire - murs de toilettes, affiches conventionnelles nombreuses? Pourquoi donc en ajouter encore, et des vivantes, par-dessus tout?" Il semblerait que l'homme soit doté d'une faculté de convaincre, disait Philippe Breton dans son livre La parole manipulée, alors...

C'est donc l'apogée de la déchéance, c'est donner patte blanche au marché, c'est l'Université IBM et l'Université Apple. C'est notre société. Ainsi, deux étudiants ont vu leurs idées être profondément bouleversées. Mais qu'est-ce que la vie politique, la vie en société sinon que la confrontation d'idées, d'opinions et d'intérêts? La logique néolibérale a besoin d'un contre-courant. Toutefois, a 21 ans, je n'ai toujours pas reçu de formation scolaire à cet effet. La contestation ferait-elle peur à ce point ? Vaut mieux peut-être apprendre les vertus de la compétitivité ainsi que celles de l'excellence! Après tout, le poivre de Cayenne n'est qu'une simple épice. Pourquoi s'énerver? Chez Jean Chrétien, on trouve de tout, même un AMI ! Moutons, donnons-nous de nouveaux bergers.

JEAN-PHILIPPE PLEAU
Étudiant en sociologie


SOLIDARITÉ: "SO SO"

Lorsque le budget se flétrit dans un domaine quelconque, un troupeau de gens se dessine pour manifester, semblable à des moutons guidés par un chien berger, et crie à haute voix "so-so-solidarité" parce que ses représentants ont dit que c'est pour une bonne cause sociale. L'époque que nous vivons est celle de la stigmatisation des coupures budgétaires en éducation. C'est du moins ça pour les étudiants et les enseignants. En santé, ce sont les infirmières, les médecins et les malades qui se manifestent, en production porcine ce sont les éleveurs de porc qui bloquent la 20, chez les plus démunis c'est le bien-être social qui est préoccupant, etc. Une constante revient dans toutes ces données: les gens cherchent à promouvoir leurs propres intérêts.

Pourquoi donc crier "so-so-solidarité" quand seulement nos propres intérêts sont défendus? La solidarité par définition signifie la charité, l'aide aux autres sans qu'on attende une compensation en retour. Pourtant, quand j'entends crier "so-so-solidarité" par des manifestants, l'impression que j'en reçois se situe davantage sur une force luttant contre une action gouvernementale qui va à l'encontre de leurs intérêts. Le sens de "solidarité"est ainsi mal employé.

La solidarité est donc bien moins présente que la plupart des gens le pensent. Lors d'une manifestation, ce n'est pas la solidarité qui s'exprime, car les gens sont là exclusivement pour la promotion d'intérêts communs. Ce qui est plus intéressant encore, c'est que les groupes d'intérêts en croisade contre le gouvernement vont non seulement défendre leurs seuls intérêts à eux, mais vont aussi faire croire à la population que leur cause est dans l'intérêt de toute la société. Par exemple, certains disent qu'on doit investir dans l'éducation, sinon la société manquera de main-d'oeuvre qualifiée, ce qui ébranlera le développement futur de notre société. Ceci peut être vrai avec un très grand manque de subsides, mais ce qui est tout aussi vrai, c'est que les établissements soit moins confortables, qu'il faut travailler plus souvent en équipe pour avoir moins de correction à faire, sans que l'enseignement soit nécessairement plus difficile. Ces dernières raisons peuvent suffire aux groupes d'intérêts pour contester le gouvernement et se croire garants d'une cause sociale.

De plus, les groupes d'intérêts doivent contester le plus fréquemment possible pour que leur organisation s'active et se maintienne. C'est dans ces périodes de stigmatisation que ces groupes sont les plus sollicités, les plus écoutés, bref les plus actifs et utiles. C'est pour simplement fonctionner. Ainsi, une manifestation dont les participants crient t "so-so-solidarité" reflète la pure hypocrisie et ne manifeste souvent qu'un intense égoïsme dans leur revendication. Cependant, aucun autre groupe ne leur viendra en aide et ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour protéger ce qui leur semble approprié. C'est égoïste, mais c'est légitime, car les différentes instances de notre société sont essentiellement individualistes. Entre égoïstes, on est relativement peu égoïste.

JEAN-FRANÇOIS MORIN
étudiant en science politique