18 mars 1999

All bran de scie

Des biologistes ont mis au point une moulée spéciale pour éviter la famine aux chevreuils de l'Est du Québec

Les cerfs de Virginie de l'Est du Québec ont droit à des repas de choix depuis quelques jours. En effet, la moulée qui leur est distribuée pour les sauver de la famine a été concoctée par des chercheurs du Département de biologie et du Centre d'études nordiques. "Nous nous sommes inspirés de la nourriture habituelle que mangent les chevreuils pendant l'hiver pour créer une moulée spéciale possédant les mêmes caractéristiques nutritives, explique Jean Huot. La moulée est faite de grains d'orge, de maïs, d'avoine, de soja ainsi que de bran de scie. Curieusement, c'est le bran de scie qu'on a eu le plus de difficulté à se procurer!"

Les chercheurs ont préparé plusieurs combinaisons de moulée et ils les ont testées avec des goûteurs au fin palais: les cerfs eux-mêmes. "Un chercheur post-doctoral est allé sur les aires d'hivernage du chevreuil et il a placé différents mélanges de moulée dans des auges, raconte Jean Huot. Il s'est posté dans une cache construite dans les arbres et de là, il a observé les préférences alimentaires des chevreuils. La moulée qui contenait 12 % de protéines a été la plus populaire. Il semble que cette nourriture soit mieux adaptée à leurs besoins que les moulées pour le bétail, plus riches en protéines. Notre recette est moins dommageable que la moulée ordinaire ou que ce que les gens, même bien intentionnés, peuvent donner aux chevreuils."

Des marginaux sans abri
Nourrir les chevreuils pour les aider à passer à travers les dernières semaines de l'hiver est une bonne stratégie lorsque les conditions climatiques sont difficiles, estime le chercheur. En effet, lors d'hivers exceptionnels, jusqu'à 50 % des chevreuils peuvent mourir de faim. Quand le couvert de neige est trop abondant, les chevreuils limitent leurs déplacements à une zone restreinte où ils épuisent peu à peu les sources de nourriture accessible. La moulée les aide à passer ce cap difficile mais cette mesure a été prévue pour des hivers très durs comme il en survient une fois aux dix ans. "Il ne me semblait pas que l'hiver était exceptionnel cette année mais la situation est peut-être différente dans l'Est du Québec", note Jean Huot.

Les 1 500 cerfs du Témiscouata et du Bas-du-fleuve vivent à la limite nord de l'espèce et ils constituent une société distincte par rapport à leurs congénères du Québec, du Canada et du nord-est des États-Unis. "J'arrive d'un colloque où le principal sujet de discussion était comment limiter les populations de cerfs, signale le chercheur. Il y a une explosion démographique des cerfs un peu partout, en Estrie entre autres, parce que les hivers sont plus doux. Dans certaines régions, l'espèce est même considérée comme une peste."

Seule exception au tableau, l'Est du Québec où le cerf tire de la langue. Cependant, comme les gens de cette région tiennent mordicus à conserver leurs populations de chevreuils, la Fondation de la faune du Québec, le ministère de l'Environnement et de la Faune et le ministère des Ressources naturelles ont chargé les chercheurs de Laval d'examiner les options à la fois écologiques et rentables, susceptibles de donner un coup de pouce à cette population de cervidés.

Bed and breakfast
Les chercheurs estiment qu'à court terme, lors d'hivers critiques, l'option moulée est plus rentable que la coupe d'arbustes ou des branches destinés à être broutés par les cerfs. Par contre, à plus long terme, mieux vaut attaquer le problème sous l'angle de l'aménagement forestier, jugent-ils. Dans un récent numéro de la Revue canadienne de zoologie, les chercheurs André Dumont, Jean-Pierre Ouellet, Michel Crête et Jean Huot proposent d'ailleurs tout un menu d'interventions forestières "Il faut en venir à créer des forêts mélangées, composées d'arbres d'âges variés, avec un couvert de conifères allant de 50 % à 80 %, résume Jean Huot. Les cerfs pourraient ainsi trouver, au même endroit, nourriture et abri."

Cette approche n'exclut pas les opérations de nourrissage lorsque la situation l'impose. "L'autre avantage de ces opérations, dit le chercheur, est que la population se mobilise pour protéger les animaux, ce qui crée un fort sentiment d'appartenance. Quand la moitié du village s'occupe des chevreuils, c'est plus gênant d'en braconner par la suite."

JEAN HAMANN