18 février 1999

COURRIER

LETTRE OUVERTE À LUCIEN BOUCHARD

Monsieur le Premier Ministre,

Nous n'ignorons pas à quel point il est difficile de comparer ou de juger les "inquiétudes économiques" des uns et des autres: celles de la maison Bonneau, par exemple, qui n'a pour besoin que des besoins au nom des autres; celles du ministre des Finances, qui doit veiller au bien-être minimum de tout un peuple; celles de Microsoft, du juge Flahiff ou de monsieur Samaranch. C'est qu'au fond de nos "inquiétudes économiques", il y a toujours l'arrière-fond de nos choix de valeurs. Cela va loin, vous le savez comme nous. Ainsi, nous pourrions faire l'économie de notre coûteux système de santé; il suffirait de baisser d'une coche ou deux le sens que nous accordons à la vie sur l'échelle de la dignité humaine. Nous pourrions également faire l'économie de notre coûteux système judiciaire; il suffirait de renier la justice comme condition d'existence de la Cité ou comme noyau dur dans notre morale du bien commun. Nous pourrions encore faire l'économie de notre coûteux système d'éducation; il suffirait d'oublier que même quand ils naissent humains, nos enfants ont encore et surtout besoin d'éducation pour le devenir.

Après la justice, l'éducation est notre plus grand bien commun. Or, la bousculade des "inquiétudes économiques" à l'orée de nos cours d'écoles depuis quelque temps est en train de nous le faire oublier, monsieur le Premier Ministre.

La mission de l'école, c'est la formation de la personne dans toutes ses dimensions. Comme la personne est corps, affectivité et intelligence, le but de l'école est l'éducation physique, l'éducation morale et l'éducation intellectuelle - ce qui comprend l'éducation spirituelle et l'éducation au beau. Jusqu'à récemment, toute la politique éducative du ministère de l'Éducation était harnachée à cette philosophie aussi belle que saine. Le harnais s'est décousu, la philosophie, écartée. Après une période d'incertaines mini-réformes - où la communication remplace la grammaire et la littérature, où les pédagogies de la compétence et de l'économie du savoir sont assermentées, où les soutiens en orientation et en psychologie scolaires sont abolis, où, bientôt, la dimension spirituelle de la formation des jeunes risque d'être réduite à une curiosité pour apprentis-brocanteurs en spiritisme métissé - le MEQ décide d'un nouveau mandat pour l'école: "l'instruction, la socialisation et la qualification". Dit clairement, en matière d'éducation, l'État a pris levirage officiel des "inquiétudes économiques".

Certes, l'État a déjà un peu suspendu l'avenir du peuple, attendant que les prévisions de la météo économique dessinent le climat zéro propice à son existence. Il ne faut peut-être pas s'étonner si, aujourd'hui, il change ses commandements pédagogiques: "Préparez à l'emploi ou Je vous coupe les vivres". Amen! Et voilà qu'on s'apprête à remorquer nos enfants dans des pubs à quatre roues et à peinturer leurs crayons, leurs cahiers et les murs de leurs classes des subtiles courtoisies de commanditaires "payants". Mais qui oserait encore se préoccuper de la formation des personnes alors que des milliers d'emplois sont sans preneurs uniquement parce que nos écoles n'y préparent pas les jeunes? Que faire? Réponse courte: confier a un nouveau ministre de l'Éducation le mandat de brancher le plus directement possible les programmes scolaires sur les appétits des entreprises et des lois du marché. Bref, c'est à l'a une de sa santé économique qu'il faudra désormais mesurer la santé morale de notre société scolarisée.

Le bogue des "inquiétudes" est rendu à l'Université, monsieur le Premier Ministre, que les compressions budgétaires et une mentalité de plus en plus affairiste et comptable sont en train de vider de son sens, de détourner de sa mission. Depuis des lunes, l'Occident nourrit et se nourrit de l'idée que l'idéal et le couronnement d'une cité ou d'une nation sont largement constitués de valeurs morales, spirituelles et intellectuelles. Plus souvent qu'autrement, ces valeurs ont été créations d'artistes et de poètes, de philosophes, de scientifiques et de penseurs politiques, d'intellectuels de toutes contaminations, en somme, des hommes et des femmes piqués par le virus de l'esprit et de la sensibilité au beau, habités par des principes éthiques qui ont fait la dignité de l'espèce, voués surtout à leur transmission, c'est-à-dire à l'éducation. Depuis au moins mille ans, l'essentiel de la mission universitaire a consisté en la transmission de ce syllabus culturel, en son enrichissement, en sa critique. Rarement dans l'unanimité, certes, et jamais sans une certaine ambiguité, les paroisses intellectuelles dans nos traditions universitaires ayant toujours eu comme devoir le privilège d'héberger toutes les essences de l'essence humaine, divergentes jusqu'à la contradiction. Malgré cela, à cause de cela, l'Université est demeurée un phare lumineux et sécurisant sur notre horizon culturel, au service des personnes et des communautés.

Les "inquiétudes économiques" sont entrain d'éteindre le phare, monsieur le Premier Ministre.Premièrement, c'est la mission même de l'Université éducatrice ou formatrice des personnes qui fait sans cesse l'objet des finesses de la condescendance. En ceci d'abord que les personnes à former, les étudiantes et les étudiants, sont devenus "clients". En pareil déguisement, ils n'ont aucunement besoin d'être formés, bien entendu, mais seulement des besoins à satisfaire. Dont les plus immédiats, naturellement, sont presque tous appétits pour l'emploi. Partenariat payant, entrepreneurship rentable, préparation au marché du travail ou "formation de la personne" (comme l'annonce le prospectus de l'Université Laval)? La question ne se pose même plus. En la suppression, ensuite, du "mythe" de l'Université comme d'un haut-lieu d'étude et de transmission du savoir, la géographie du politically correct gommant l'apport de l'Université à la société.

Deuxièmement, quant à l'enrichissement du syllabus hérité, l'Université est forcée de s'y dérober de plus en plus, dénoncée pour sa supposée flatulence en archivistes de langues, de sciences et de cultures mortes, de cultes morts et de cultes de morts. Comme si l'heure n'était pas sans boussole quand nos "inquiétudes économiques" pointent toutes leurs aiguilles dans la seule direction du hic et nunc. Enfin, quant à sa fonction critique, la voudrait-elle encore remplir pleinement que l'Université ne le pourrait plus. Toutes ses pratiques, voyez-vous, rampent sous les bottines à crampons des seules "inquiétudes économiques": il faut augmenter les recherches utiles et subventionnées; augmenter la productivité; augmenter par deux les tâches d'enseignement et multiplier par quatre ou cinq le nombre de "clients" par groupe; augmenter les clientèles de niveau gradué, plus "payantes"; augmenter les départs à la retraite des vieux de 50 ans, sans les remplacer, etc."Université à vendre", disait la pancarte plantée à l'entrée du campus par les étudiants de génie. Mais à combien estime-t-on la rançon d'une conquête économique qui pervertit la mission de l'Université en son contraire?

Comme vous, monsieur le Premier Ministre, nous sommes surpris, un peu décontenancés même, face aux nouvelles exigences de notre monde mondialisé, à la nécessité des ajustements multiples, des revisions de valeurs, des efforts collectifs, etc. Et nous craignons les débordements. Faut-il absolument que notre dignité et notre souveraineté de peuple tiennent si entièrement à l'éphémère infini de ses "inquiétudes économiques"? Faut-il que le nouveau à construire oblige à faire l'économie de toute sagesse?

LUCIEN MORIN
Professeur d'éthique et de philosophie de l'éducation
Faculté des sciences de l'Éducation


Ont signé cette lettre, mes collègues Jean Dionne, Lucille Roy Bureau, Claudine Baudoux, Marcel Monette, Miala Diambomba, Jean-Paul Voyer,Pierre Pagé, Hélène Ziarko, Clermont Simard, Gaston Marcotte, Renée Cloutier, Bruno Bourassa, Gilles Larin, Jean-Guy Bernard, Richard Gagnon, Lucie Deblois, Renée-Marie Fountain, François-A Dupuis, Richard Bertrand, Louise Guilbert, Denis Jeffrey, Jean-Pierre Fournier, Jean-Jacques Bernier, Jean-Joseph Moisset, Alain Massot, Gérard Scallon, Jacques Rhéaume, Jean Plante, Claude Savard, Pierre Pelletier, Margot Kaszap, Yann Lebossé, Geneviève Fournier, Roger Boileau, Gilles Lemire, Jacques J. Lapointe, Pierrette Bouchard, Marie Larochelle et Jacques Desautels.


PLAIDOYER POUR UN ÂNE QUI A FAIM

Je vous raconte la triste histoire d'un âne dont le maître réduisait jour après jour la ration de foin. Au début, évidemment, tout alla bien. L'âne, un peu plaintif, semblait néanmoins se satisfaire des rations amoindries. Le bonhomme faisait des économies. Et il fut le premier surpris le jour où l'âne mourut de faim...

Cette fable inspirée d'Esope, fabuliste grec, m'amène à vous faire réfléchir sur les conséquences des coupures budgétaires aux études de deuxième et de troisième cycles. En effet, comme l'âne de la fable, l'étudiant inscrit à l'Université Laval subit des coupes importantes qui l'affectent de plus en plus. Son association, l'Association des étudiants de l'Université Laval inscrits aux études supérieures, l'AELIÉS, en a fait un résumé le 5 février dernier: coupure de 2 millions de dollars dans le budget d'acquisition de volumes et périodiques à la Bibliothèque, important outil pour sa recherche, ce qui implique aussi que son fonds d'investissement étudiant est ou sera sollicité; réduction de 2 millions de l'enveloppe totale du budget affecté au personnel enseignant associé et auxiliaire (Annexe A) de laquelle l'étudiant retire des subsides en échange de différentes tâches reliées à l'enseignement; ces coupures dans l'Annexe A toucheront doublement les étudiants puisque le fonds de soutien servira désormais à assumer les salaires normalement payés par l'Annexe A. Ceci implique la disparition de toute forme de bourse issue du Fonds de soutien: ce dernier se transforme en salaire uniquement. Rappelons que c'est un élément différencié qui pouvait aider au recrutement de l'étudiant. Et enfin, le régime forfaitaire qui serait aboli, auquel il avait droit quand il s'est inscrit. Selon l'AELIÉS, pour cet étudiant ayant atteint le nombre de crédits prévus à son programme, cela représente un augmentation des frais de scolarité de 651 $ pour chaque trimestre subséquent. Un tiers de ses collègues étudiants inscrits est en régime forfaitaire. Considérant que les deux autres tiers sont à des étapes de leur cheminement moins avancées, il est facile de déduire que la quasi-totalité de ses camarades étudiants seront touchés à moyen terme par la mesure. L'AELIÉS rappelle avec justesse que cette situation est très souvent engendrée par des exigences de rédaction ou de recherche de trop grande envergure par rapport à la durée prévue des programmes.

A-t-on vraiment analysé les impacts d'une telle mesure? Un des impacts directs de cette mesure pour cet étudiant est l'abandon de ses études. En effet, le cumul des mesures citées plus haut pourrait faire en sorte que le manque de ressources financières justifie sa décision. Ou encore on peut imaginer facilement que l'étudiant décide de travailler à l'extérieur en consacrant moins de temps à ses études. Il y a une règle en provenance du ministère de l'Éducation selon laquelle deux étudiants doivent s'inscrire pour compenser la perte d'un étudiant gradué décrocheur. Cela donne à réfléchir quand on veut augmenter le nombre d'étudiants aux études graduées comme notre université veut le faire. Heureusement, le Conseil d'administration de l'Université Laval, faisant preuve de la sagesse du grec Ésope, n'a pas voulu adopter cette mesure, préférant l'étudier en comité de travail. Il est à souhaiter que notre alma mater prenne des décisions judicieuses qui permettront à l'étudiant et à ses collègues de poursuivre leurs études, et non l'inverse.

Évidemment, nous savons tous, étudiants, professeurs, administrateurs, que ces mesures cachent le véritable problème: le financement du réseau universitaire. Et les entreprises qui aimeraient embaucher l'étudiant gradué en sont de plus en plus conscientes. Encore récemment, Francesco Bellini, le président de Biochem Pharma, une compagnie de haut-savoir qui a connu une progression spectaculaire, plaidait pour le refinancement universitaire, conscient qu'il est essentiel au développement de notre société québécoise (Le Soleil, 11 février 1999). Ce manque de financement nuit au Canada, qui offre pourtant des avantages en matière de recherche et de développement selon Mme Micheline Bouchard de Motorola Canada. L'avenir est dans la recherche, clamait cette dernière devant la Chambre de commerce régionale de Sainte-Foy (Le Soleil, 5 février 1999). Nous avons besoin de professionnels de haut niveau, nous disent souvent des rapports d'analyse socio-économiques. À mon avis, et après mûre réflexion, il faut prendre des décisions à long terme, tant dans notre université que dans les bureaux d'Ottawa ou de Québec, les grands décideurs de notre avenir. Sinon, la survie de notre brave âne est en péril. Et celle de son maître aussi...

PASCAL BEAUDIN
Étudiant au doctorat en administration et politique scolaires


LE FIL ENCOURAGE LE TABAGISME

M. François Tavenas
Recteur
Pavillon des Sciences de l'éducation

Monsieur le recteur,

Plusieurs organismes publics et parapublics prennent des mesures concrètes pour limiter et prévenir le tabagisme. L'Ordre des pharmaciens obtenait il y a quelques mois l'arrêt de la vente de cigarettes en pharmacie. Plus récemment, le ministre fédéral de la Santé imposait l'application. sur les paquets de cigarette, d'étiquettes encore plus informatives sur les méfaits du tabagisme. La publicité sur les produits du tabac est prohibée depuis longtemps.

Je m'explique très mal comment notre journal universitaire, Au fil des événements, prend l'initiative (je devrais dire: a le culot) d'encourager par sa publicité la vente de cigarettes dans notre communauté formée en majorité de jeunes adultes. Cette initiative contraste avec l'établissement d'un campus sans (ou presque) fumée. J'ose espérer que vous n'avez pas été consulté ou informé de cette initiative. La publicité sur les produits du tabac dans un journal visant une population relativement jeune va à l'encontre de toutes nos connaissances sur la prévention du tabagisme chez les jeunes adultes.

Je vous prie, par la présente, de clarifier les engagements de l'Université en ce qui concerne la politique du tabagisme. Je suis persuadé que les membres de notre communauté (et en particulier les fumeurs) seront très attentifs et intéressés par cette clarification.

ANDRÉ CASTONGUAY
Professeur, Laboratoire d'étiologie et de chimioprévention du cancer
Faculté de pharmacie