11 février 1999

Dans la foule solitaire

Solitude choisie ou subie? Des néo-célibataires s'expriment.

" La solitude, ça n'existe pas ", chante Gilbert Bécaud. Chose certaine, l'augmentation des séparations et des divorces dans notre société constitue une des principales causes de ce phénomène complexe qui touche les masses. Professeure associée au Département de sociologie, Louise Saint-Laurent a choisi d'aborder la question de la solitude en tant que phénomène social et dynamique. Elle nous livre les résultats de ses recherches dans un ouvrage qui vient tout juste de paraître aux Presses de l'Université Laval. Intitulé L'expérience de la solitude, le cas des personnes séparées ou divorcées, l'ouvrage se fonde sur des situations vécues, à partir de séries d'entretiens, dont l'analyse a permis à l'auteure de nuancer considérablement l'image trop négative et trop statique rattachée à la solitude dans notre société.

"Mon intention n'est pas de proposer des recettes relatives à la prévention, à la gestion ou à la solution des problèmes attribués à la solitude, explique Louise Saint-Laurent. Elle est plutôt d'essayer de saisir la diversité des situations vécues par les néocélibataires ­ un terme englobant des personnes séparées ou divorcées qui retournent au célibat sans cohabiter avec un ou une partenaire - et de comprendre la complexité des modalités de formation et de transformation de leurs représentations de la solitude. En un mot, j'ai voulu faire ressortir les nombreux visages de ces nouveaux célibataires. Il ne faut pas oublier que l'idée qu'on se fait de la solitude influence directement notre façon de la vivre."

L'univers des couples
Dans le cadre de sa recherche, la sociologue a interrogé 11 hommes et 9 femmes séparés ou divorcés provenant de la classe moyenne aisée, membres d'un club de rencontres situé dans la région de Québec, afin de voir comment ils percevaient la solitude. Ainsi, certains néocélibataires considèrent leur situation comme totalement négative et ont littéralement l'impression que le monde s'écroule autour d'eux. La perte du domicile conjugal ­ autrefois lieu de refuge et d'ancrage ­ contribue à créer un puissant sentiment de solitude chez les individus qui se retrouvent confrontés à eux-mêmes en rentrant du travail le soir. Ceux pour qui le logement ne représente qu'un lieu de transit ne pensent qu'à en ressortir le plus vite possible. En l'absence d'activité planifiée, ils ressentent un malaise, de l'ennui ou même de l'anxiété. "Ce n'est pas seulement avec le conjoint, la famille ou les amis qu'une rupture se produit, mais aussi avec l'univers des couples, rapporte Louise Saint-Laurent. Certains néocélibataires disent éprouver de la gêne face aux couples qu'ils fréquentaient, de même qu'un certain rejet de leur part. Se sentant "marginalisés", plusieurs en viennent à espacer considérablement ou à rompre les contacts avec les amis, s'enfonçant encore plus dans l'isolement. "

Pour d'autres, en revanche, la solitude devient le moyen par excellence de se réapproprier leur existence. Des hommes surtout se félicitent d'avoir pu, pour la première fois de leur vie, s'affirmer au niveau de l'expression de leurs goûts personnels dans des domaines traditionnellement réservés aux femmes, comme la décoration, par exemple. D'autres personnes apprécient le fait de pouvoir élire domicile là où bon leur semble. Dans cet ordre d'idées, des répondants affirment que leur rupture leur a permis de reconquérir leur "moi authentique", souligne la sociologue : "Ce qui différencie en partie la représentation positive de la solitude de la négative est que la première est perçue comme ayant été désirée et choisie, tandis que la seconde est subie ou imposée. "

Devoir et plaisr
Dans le cadre de son enquête, Louise Saint-Laurent a également découvert que la solitude peut être perçue de façon indéterminée; dans ce cas, l'individu éprouve un sentiment de libération en même temps qu'il est tenaillé par l'angoisse et par le sentiment de n'être fixé nulle part. Conduisant à une impasse, cette " solitude ambivalente " est notamment caractérisée par une sorte de flou, soit l'impossibilité de concilier ordre et liberté, devoir et plaisir. Aux prises avec une multitude de contradictions, l'individu hésite entre la conformité et l'innovation, l'indécision l'empêchant de trouver des solutions satisfaisantes et par là, de donner un sens à sa vie. Finalement, certaines personnes découvrent que la solitude peut être à la fois négative et positive, explique la sociologue. C'est la " solitude bricolage ", qui évoque " l'idée d'aménagements de situations complexes, de répartition et de structuration de conceptions, d'activités et de ressources entretenues par l'acteur, de renégociation constante de son identité, et ce, afin de rendre sa vie plus pratique et plus satisfaisante ".

RENÉE LAROCHELLE