11 février 1999

NOUVELLE CUISINE

Les plantes modifiées sont déjà dans notre assiette et les animaux transgéniques sont en préparation en laboratoire. Sommes-nous prêts à passer à table?

Si la tendance actuelle se maintient, les gens vont se promener avec un coeur de porc dans leur poitrine avant qu'il n'y ait de la viande de porc modifié génétiquement dans leur assiette. Voilà l'étonnant constat qu'a dressé François Pothier, du Département des sciences animales, lors d'un débat sur les biotechnologies en agroalimentaire, présenté le 26 janvier dans le cadre de la 24e Semaine de l'agriculture, de l'alimentation et de la consommation. Le professeur Pothier mettait ainsi en parallèle les rapides progrès enregistrés du côté de la greffe d'organes de porc chez l'humain et les fortes réticences exprimées par la population au sujet de la consommation de viande d'animaux modifiés génétiquement. "Ça fait 15 ans qu'on parle des biotechnologies en agroalimentaire mais du côté animal, le bilan des réalisations est vite fait: aucun animal transgénique n'est disponible aux consommateurs. Le seul cas que je connaisse est celui de la commercialisation de viande de porc transgénique en Australie mais le produit a été retiré assez rapidement des tablettes."

Du côté végétal, sans doute à cause de la distance génétique qui sépare la plante du citoyen moyen, le passage du labo au champ a été plus facile. "On consomme déjà plusieurs variétés de plantes dans lesquelles on a introduit des gènes de résistance aux herbicides, des gènes de résistance à certains insectes ou encore des gènes qui modifient la teneur et l'abondance des huiles", a signalé François Belzile, du Département de phytologie, aux quelque 200 personnes présentes. Bientôt, a-t-il prédit, on introduira des gènes dans les plantes pour leur faire synthétiser des produits qui ont une valeur pharmaceutique.

Question d'étiquette
Les gens sont d'accord avec les modifications génétiques si c'est pour guérir ou pour sauver des vies, a rappelé Anne-Marie Tassé, de la Fédération nationale des associations de consommateurs du Québec. "Par contre, du côté alimentaire, les gens sont satisfaits des aliments à leur disposition. À la limite, ils acceptent les manipulations génétiques sur les plantes si ça augmente leur valeur nutritive, mais pas chez les animaux." Plus de la moitié des gens ignorent qu'ils consomment déjà des produits modifiés génétiquement, a-t-elle ajouté. "Si on souhaite que les citoyens exercent un choix éclairé dans leur alimentation, il faudrait étiqueter adéquatement les produits transgéniques." Plus on accepte que le choix appartient aux individus, plus l'étiquetage sera sévère, croit pour sa part l'éthicien Georges Legault de l'Université de Sherbrooke. Mais encore faudrait-il que les gens sachent ce qu'est le transgénisme, a rétorqué François Pothier. "Il faudra expliquer et réexpliquer de quoi ça retourne."

Est-il raisonnable d'avoir peur des produits transgéniques? "Le raisonnable des sciences naturelles est différent du raisonnable des sciences humaines, fait valoir Georges Legault. Nous évaluons différemment nos peurs et nous ne sommes pas sensibles aux mêmes enjeux. Il y a aussi une notion de risque. Qui va décider du risque acceptable en cette matière? Moi ou des experts?"

Plusieurs croient que faire confiance aux chercheurs pour assurer un minimum d'éthique en transgénisme équivaut à confier la garde du poulailler aux renards. "C'est vrai que la majorité des chercheurs sont peu préoccupés par les questions d'éthique, a reconnu François Pothier. Par contre, au Centre de recherche en biologie de la reproduction, nous avons pris les devants. Depuis deux ans, nous invitons des philosophes et des éthiciens à venir discuter avec nous pour mieux comprendre leur point de vue sur ces questions. Nous avons fait un bout de chemin et l'exercice est très profitable. Il nous prépare à mieux identifier les avantages et les inconvénients avant de décider si, oui ou non, nous le faisons, ce petit cochon transgénique."

JEAN HAMANN