4 février 1999

La complainte du béluga

Une étude démontre que la circulation maritime, particulièrement les petites embarcations, perturbe le comportement vocal de ces petites baleines blanches.

Des chercheurs du Département de biologie et de Pêches et Océans Canada viennent de démontrer que les bélugas du Saint-Laurent modifient leurs chants lors du passage de bateaux à moteur. Entre autres, les petites baleines blanches deviennent presque muettes lorsque des embarcations circulent dans leurs parages. Pendant l'approche des bateaux, les bélugas haussent la fréquence des sons qu'ils émettent et ils ont davantage recours aux mêmes chants de leur répertoire, plus puissants et plus simples sur le plan acoustique. "Nous avons démontré, en utilisant une approche expérimentale, que les bélugas ne sont pas indifférents à l'approche des bateaux, résume le professeur Cyrille Barrette du Département de biologie. Nous savons maintenant qu'ils entendent le bruit des moteurs et qu'ils modifient leur comportement jusqu'au départ des bateaux."

Les chercheurs sont arrivés à ces conclusions après avoir enregistré, à l'aide d'un hydrophone, les chants des bélugas avant, pendant et après le passage d'un petit bateau à moteur de 7 mètres et d'un traversier de 80 mètres. La petite embarcation, pilotée par un membre de l'équipe de recherche, se déplaçait rapidement en zigzaguant alors que le traversier faisant la navette coutumière entre Saint-Siméon et Rivière-du-Loup.

Selon les données analysées par Véronique Lesage, Cyrille Barrette, Michael Kingsley et Becky Sjare, les bruits émis par les moteurs des petites embarcations seraient davantage problématiques parce que, contrairement à ceux des gros bateaux, ils recoupent les fréquences des sons émis par les bélugas. Les petits bateaux perturberaient davantage l'environnement acoustique et pourraient donc nuire à la communication entre bélugas, de même qu'à leur recherche de nourriture et à leurs déplacements puisque ces baleines utilisent un système d'écholocation (comme les chauves-souris). Les quatre chercheurs publient les détails de leur étude dans l'édition de janvier de Marine Mammal Science.

Quant à savoir si les bateaux dérangent véritablement les baleines, la question demeure entière, admet Cyrille Barrette, puisqu'il faudrait démontrer des impacts sur l'alimentation, la survie ou la reproduction du béluga, ce que ne visait pas cette étude. "Nos données suggèrent cependant que les petits bateaux de croisière sont plus dommageables que les gros. Mais, jusqu'à ce qu'on ait des preuves convaincantes des impacts du dérangement, on ne devrait pas interdire les petits bateaux d'excursion. Par contre, il ne faudrait pas favoriser leur accroissement en nombre et il y aurait lieu de rappeler les directives actuelles qui régissent la circulation maritime à proximité des bélugas", insiste-t-il.

Les bélugas utilisent une zone du Saint-Laurent où la navigation maritime est relativement importante, surtout pendant la période des croisières aux baleines. Les bélugas ne constituent pas l'attraction principale de ces excursions mais la moitié des effectifs de cette population se retrouve là où les activités d'écotourisme sont les plus intenses. Les chercheurs estiment que l'espèce ne fait pas l'objet de harcèlement à proprement parler mais plutôt de dérangement persistant occasionné par la présence de cette flottille. La population des bélugas du Saint-Laurent compterait entre 600 et 700 têtes et elle figure dans la liste des espèces menacées depuis 1983.

JEAN HAMANN