7 janvier 1999

En avoir ou pas?

"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme", disait Rabelais. En matière de reproduction assistée, les enfants à naître n'ont peut-être pas le beau jeu.

Actuellement professeur titulaire au Département de gynécologie-obstétrique de la Faculté de médecine, Jacques E. Rioux se souviendra toujours de la vive réaction de la première femme à qui il a proposé d'utiliser la technique de l'insémination artificielle, au début des années 1960. " Je ne suis pas une vache ", lui avait-elle alors répondu d'un ton parfaitement outré. À la fin de cette même décennie, les couples qui se considéraient "en bonne santé" ne consultaient pas pour cause d'infertilité, ayant pour leur dire que "si le Bon Dieu veut qu'on ait des enfants, on en aura". Trente ans plus tard, des techniques de reproduction assistée comme l'insémination artificielle sont largement utilisées et les couples infertiles qui consultent un médecin savent que la science représente leur meilleur allié dans leur projet de procréation. Pourtant, la question demeure toujours la même: avoir un enfant est-il un droit ou un privilège?

Ce sont ces idées et bien d'autres encore dont Jacques E. Rioux a débattu, lors d'un débat organisée par l'AELIÉS (Association des étudiantes et étudiants de Laval inscrits aux études supérieures), sous le thème "Femmes et société, la reproduction assistée: les enjeux actuels et futurs ". Participaient également à ce débat tenu récemment au pavillon Alphonse-Desjardins, François Pothier, biologiste de la reproduction et professeur au Département des sciences animales et Chantal Doré, titulaire d'un doctorat en sociologie de l'Université Laval.

Travaillant sur la fertilisation in vitro depuis 1978, Jacques E. Rioux estime que les questions d'éthique ou les jugements de valeurs en cette matière ­ à savoir qui peut ou ne peut pas avoir d'enfant dans notre société - ne sont pas l'affaire du médecin. "Par exemple, le cas de deux femmes qui vivent en couple et qui ne peuvent avoir d'enfant constitue un fait tout à fait normal, a-t-il affirmé. Peut-être que l'État pourrait créer une banque de sperme pour ce genre de cas. Même chose pour un couple de sidatiques; en consultation, je leur explique qu'il existe 50 % des chances que leur enfant naisse sidatique. Dans tous les cas, je me garde bien d'intervenir dans la chambre à coucher."

Histoires de clones
Affirmant être conscient des percées importantes de la fécondation in vitro, François Pothier, lui, a souligné toute l'importance de tracer une ligne entre l'animal et l'être humain. "La technique fait des pas de géant. Dans l'état actuel de la recherche, on peut aller chercher des ovaires de cadavres de vaches à l'abattoir, les faire mûrir et les accoupler in vitro afin de produire des animaux transgéniques. C'est beaucoup moins coûteux que d'utiliser un animal sur quatre pattes." Après la souris, la chèvre et le mouton transgéniques, la prochaine étape est donc l'embryon humain, dans lequel ou duquel on pourra librement introduire ou enlever un gène, selon le "résultat" souhaité, avec tous les dangers que l'opération comporte. D'ici quelques années, croit François Pothier, il sera ainsi possible de produire un clone humain à partir de cinq ovules (contre 250 actuellement) qui auront été prélevés dans un ftus de fille avorté.

"Avant d'approcher une pipette d'un embryon humain, il faut faire très attention et surtout, ne rien banaliser, a lancé le biologiste. Sociologues, théologiens et philosophes doivent s'asseoir à la même table et discuter de tous les enjeux actuels et futurs que pose la reproduction assistée. En tout cas, ce ne sont sûrement pas aux avocats ni aux scientifiques que reviennent les grandes décisions. C'est la morale qui va nous sauver et dans ce contexte, la femme a un rôle crucial à jouer."

Parents efficaces?
Membre du GREMF (Groupe de recherche multidisciplinaire féministe), la sociologue Chantal Doré a pour sa part parlé du clonage comme d' "un travestissement de la procréation": "Le clonage ne correspond à aucun besoin humain réel autre que le pouvoir, le prestige et le narcissisme. Il n'y a pas de but humain au clonage. Chaque individu est une fin, non réductible à un moyen. L'enjeu réel dans le domaine de la reproduction artificielle est justement la reproduction, forme de déshumanisation, et non la procréation. En allant plus loin, je dirais que la reproduction prend son origine dans une logique de production s'appuyant sur des valeurs comme l'efficacité, la performance et le rendement."

En matière de reproduction assistée, plusieurs questions pourtant essentielles demeurent en suspens, selon Chantal Doré. En particulier celles-ci: est-ce que tout ce qui est réalisable doit être réalisé? La science a-t-elle tous les droits? Serons-nous plus libres, hommes et femmes, parce que nous pourrons déterminer les caractéristiques de l'enfant à naître selon des normes d'efficacité et de performance? "Chose certaine, il y a risque de dévalorisation de la procréation naturelle, et de tout ce qui est naturel par ailleurs, car non maîtrisé, non contrôlé, pas efficace ou performant; tout cela aura pour conséquence d'affecter le statut social des femmes. "

RENÉE LAROCHELLE