5 novembre 1998

Secrets de famille

Les comportements suicidaires des adolescents prendraient racine dès l'enfance à la faveur d'un environnement familial difficile

Les problèmes psychologiques des parents et les disputes familiales ont un lien étroit avec les comportements suicidaires chez les adolescents, révèle une étude publiée dans un récent numéro du Journal of Nervous and Mental Disease . Le risque de tentatives de suicide d'un adolescent est sept fois plus élevé lorsque sa mère a elle-même déjà attenté à ses jours et neuf fois plus élevé lorsque son père consomme des drogues ou de l'alcool. Les mésententes familiales qui conduisent à la séparation ou au divorce augmentent le risque de suicide des adolescents de quatre à cinq fois.

Voilà le troublant constat auquel sont arrivés Lina Normandin, de l'École de psychologie, et ses collègues Cynthia Pfeffer et Tatsuyuki Kakuma, du Département de psychiatrie de l'Université Cornell, après avoir suivi un groupe de 133 jeunes Américains depuis l'enfance jusqu'à l'adolescence. Au début de l'étude, 69 de ces jeunes étaient considérés à risque sur le plan suicidaire en raison de problèmes de comportement identifiés pendant leur enfance. Plusieurs d'entre eux avaient déjà exprimé des idées suicidaires. Les 64 autres participants représentaient un échantillon aléatoire de jeunes provenant de la même communauté. Les chercheurs ont examiné différents paramètres psychosociaux caractérisant 650 membres de la famille immédiate (père, mère, frère et soeur) de ces adolescents.

Pendant les six à huit années de suivi, 29 % des jeunes observés ont tenté de se suicider et 38 % ont eu des pensées suicidaires. Parmi ceux qui ont tenté de se suicider, 87 % appartenaient au groupe de jeunes à risque et 13 % provenaient du groupe de jeunes choisis au hasard dans la communauté. "Le taux de tentatives de suicide dans ce dernier groupe est similaire à ce que nous retrouvons au Québec", indique Lina Normandin. La relation observée entre les problèmes psychosociaux des parents, les disputes familiales et les comportements suicidaires des adolescents était indépendante des problèmes psychiatriques des enfants, précise-t-elle.

La famille d'abord
Selon les trois chercheurs, leurs résultats indiquent clairement que pour prévenir le suicide chez les adolescents, il faut traiter les problèmes familiaux. Mais, plus important encore, enchaîne Lina Normandin, l'étude met à jour le fait que le suicide adolescent a une histoire qui commence dès l'enfance. "Le phénomène ne dépend pas du développement qui survient à l'adolescence. Il faut donc apprendre à reconnaître, chez les enfants, les symptômes suicidaires et certains comportements introvertis qui recèlent une façon d'être par rapport à l'agressivité."

L'univers intérieur d'un enfant est relativement simple, poursuit-elle. Ils ont peur d'être abandonnés par leurs parents et ils ont peur d'être de mauvaises personnes. La mort leur apparaît comme une issue pour ces deux peurs. "À la Clinique de psychologie, nous voyons parfois des enfants de 7 ou 8 ans qui nous disent qu'ils veulent mourir. Souvent, ces verbalisations-là sont négligées dans l'entourage familial parce qu'elles viennent d'un enfant."

La faute aux médias?
Quant à savoir si les médias devraient taire le problème des suicides adolescents par crainte de susciter une réaction en chaîne, Lina Normandin est formelle. "L'opinion populaire dit que les médias ont un effet sur le suicide chez les jeunes mais, à mon avis, il s'agit d'une fausse croyance. Lorsqu'on parle à des adolescents qui ont tenté de se suicider, ils nous disent que ce qui leur a le plus manqué, c'est de n'avoir personne à qui parler de leurs problèmes avant de passer aux actes même si, selon eux, ils avaient laissé suffisamment de signes à cet effet."

Il faut continuer à sensibiliser les gens, insiste la chercheure, et leur présenter les vraies données sur le phénomène, qu'elles provoquent ou non de l'effroi dans la population. "Il faut aussi les outiller pour qu'ils puissent repérer les signes d'une détresse suicidaire, leur parler de l'intervention et de son efficacité. Sinon, les gens continueront à se fermer au phénomène ou d'en rejeter la responsabilité à l'extérieur d'eux, comme ils le font avec les médias."

JEAN HAMANN