5 novembre 1998

Bonne note, bon médecin?

Les notes obtenues par les nouveaux médecins aux examens professionnels permettent de prédire certains aspects de leur pratique

Au Québec, tous les nouveaux médecins qui commencent à pratiquer ont réussi les deux examens officiels de la profession, mais tous ne réussissent pas ces examens avec un égal succès. Le notes obtenues lors de ces évaluations permettent-elles de prédire la qualité de la pratique médicale des nouveaux disciples d'Hippocrate? Une étude menée par Carlos Brailovsky, du Centre d'évaluation des sciences de la santé, et par sept de ses collègues de Montréal, Sherbrooke et Philadelphie, semble indiquer que oui.

En effet, l'analyse de différents actes médicaux posés par 614 jeunes médecins du Québec auprès de 1 116 389 patients vus pendant les 18 premiers mois de pratique - le chiffre peut sembler impressionnant mais c'est dans la moyenne mondiale, dit Carlos Brailovsky - révèle des différences significatives dans certains comportements professionnels en fonction des notes obtenues aux examens. Plus un médecin a obtenu de bonnes notes, plus il réfère ses patients à des spécialistes, reconnaissant ainsi ses propres limites, plus il prescrit de médicaments spécifiques à un problème plutôt que des médicaments qui ne soulagent que les symptômes, plus il réfère avec justesse ses patientes de 50 à 69 ans pour une mammographie et moins il prescrit de médicaments inappropriés aux patients âgés.

Dans l'article qu'ils publient sur la question dans le Journal of the American Medical Association du 16 septembre, les chercheurs rapportent ce qui se serait produit si les médecins avec les plus basses notes avaient adopté les mêmes règles de décision que ceux qui ont obtenu les meilleures notes. Pendant les 18 mois de l'étude, estiment-ils, 3 027 patients de plus, sur les quelque 125 000 vus par les médecins du groupe "basse note", auraient été référés à des spécialistes. Parmi les 9 718 patients âgés rencontrés par ces mêmes médecins, 179 de moins auraient reçu des médicaments qui ne soulagent que les symptômes, 912 de plus auraient reçu des médicaments spécifiques à leur problème de santé et 189 de moins auraient reçu un médicament inapproprié. Enfin, sur les 5 335 femmes de 50 à 69 ans rencontrées, 121 de plus auraient subi une mammographie.

Par ailleurs, 71 % des médecins ont prescrit, au moins une fois, un médicament inapproprié à un patient âgé. "La prescription n'était pas nécessairement dangereuse, précise Carlos Brailovsky. Idéalement, on voudrait que ça ne se produise jamais mais sur les millions de prescriptions émises chaque année, il y a des erreurs qui se glissent. La médecine exige une compétence complexe et multidimensionnelle et plusieurs facteurs confondants sont introduits par le patient. Les jeunes médecins ne font pas pire que les médecins d'expérience à ce chapitre."

Lire l'avenir dans les notes?
Les chercheurs ont réalisé l'étude en recourant aux fichiers de la Régie de l'assurance-maladie du Québec, où sont enregistrés les actes posés par les médecins. Pour chacun d'eux, ils ont analysé les actes en fonction des scores obtenus aux examens obligatoires de la profession. Au Québec, au terme d'une spécialité de deux ans, les résidents en médecine familiale doivent réussir deux examens avant de commencer à pratiquer. Le premier, l'examen de permis, est administré conjointement par les quatre facultés de médecine, par le Collège des médecins du Québec et par le Centre d'évaluation des sciences de la santé (CESS), un organisme de l'Université dirigé par Carlos Brailovsky. Le second test, administré par le Collège des médecins de famille du Canada et par le CESS, est l'examen de certification.

"La grande conclusion de notre étude n'est pas qu'on peut prédire si un médecin va être bon ou mauvais en fonction des notes d'examens, insiste Carlos Brailovsky. Les groupes sont très homogènes, de sorte que la différence entre les très bons et ceux qui obtiennent tout juste la note de passage est mince. Personnellement, je ferais confiance à tous ces médecins, peu importe leurs notes." Par contre, poursuit-il, l'étude permet d'identifier certains éléments sur lesquels il faudrait davantage insister dans les programmes de formation. "C'est une question de responsabilité sociale que nous avons par rapport au public", estime le directeur du CESS.

Quant à savoir si les notes de passage sont suffisamment élevées, le débat est ouvert. "Personnellement, conclut Carlos Brailovsky, je ne crois pas qu'il faut forcément augmenter la note de passage mais il faudrait revoir l'importance accordée aux différents éléments dans les examens en fonction du profil de compétences souhaitées chez les nouveaux médecins." Les chercheurs viennent d'obtenir des fonds pour vérifier si les tendances observées après 18 mois de pratique se maintiennent cinq ans après l'obtention du permis de pratique.

JEAN HAMANN