5 novembre 1998

Pour une éthique de la solidarité en éducation

L'école d'aujourd'hui aide-t-elle l'enfant à se rattacher aux autres et plus particulièrement aux plus démunis?

Beaucoup de plaidoyers à forte teneur éthique peuvent dissimuler des conflits d'intérêts structurels. Le monde de l'éducation n'échappe pas à ce risque.

Conférencier invité au Colloque "Éthique et déontologie en éducation", organisé par la Faculté de droit de l'Université Laval et la Fédération des commissions scolaires du Québec, qui se tenait les 22 et 23 octobre au Holiday Inn de Sainte-Foy, l'écrivain et journaliste Laurent Laplante a livré un diagnostic lucide sur les défis éthiques que doit relever le monde de l'éducation.

"On demande à l'éthique dite professionnelle d'occulter et de camoufler les intérêts corporatifs. On maquille en service public ce qui n'est en réalité que la recherche du profit corporatif, constate Laurent Laplante. Je signale simplement que les conflits d'intérêts surabondent dans le domaine de l'éducation et qu'on peut y voir un effet pervers des éthiques sectorielles, effet d'autant plus pervers qu'on ne le voit pas."

Donner un sens au changement
Pour le conférencier, qui range l'éthique du côté des devoirs plutôt que de celui des droits et revendications, l'éducation connaîtra par ailleurs un déficit éthique si le savoir est dissocié trop systématiquement des rappors de la personne avec elle-même et avec la société. "Si le savoir n'est pas intégré à un projet humain et social cohérent et respectable, le risque est grand que le savoir accroisse les disparités, les injustices, voire les cruautés", estime-t-il.

Loin de conduire au conservatisme et au freinage, l'éthique peut, selon lui, inciter au changement et lui donner un sens, d'où sa constante et nécessaire actualisation dans le monde de l'éducation.

Une éthique des défis
Ce monde devra du reste relever quelques défis importants, aux dires de Laurent Laplante, s'il veut épousseter convenablement son éthique. D'abord, celui du doute, "un doute généralisé, seul capable de bannir l'arrogance, de fragiliser les accoutumances, de provoquer les indispensables changements, de rendre moins verticaux et moins brutaux les rapports entre maîtres et élèves". Ensuite, la formation des maîtres, qui suscite chez le conférencier "les plus vives inquiétudes". "Le bilan universitaire à cet égard ne me paraît pas au-dessus de tout questionnement", souligne-t-il.

Un troisième défi fera procéder à une lecture éthique des disparités "qui se perpétuent et peut-être même s'aggravent dans notre société" entre, d'un côté les "doués" et de l'autre, les "défavorisés". Dans un Québec cassé en deux, le seul espoir de recoller les moitiés de notre société, croit Laurent Laplante, consiste à intervenir tôt et puissamment pour contrer les "maladies familialement transmissibiles" dont fait partie, entre autres, le manque total d'intérêt pour l'éducation et la culture. "L'éthique doit permettre au monde de l'éducation de lire et de relire correctement cette situation. L'éthique ne réussira pas cette lecture si les intérêts sectoriels et corporatifs continuent à bloquer les retouches comme autant de routes 20", prévient-il.

L'invention et le déploiement d'une éthique de solidarité ou de responsabilité représentent, finalement, aux yeux du journaliste, l'autre défi de taille qui attend le monde de l'éducation: "Je souhaite simplement que l'école (au sens le plus large) aide l'enfant (au sens le plus durable) à se rattacher aux autres et plus particulièrement aux plus démunis", de résumer Laurent Laplante.

GABRIEL CÔTÉ