26 mars 1998

Profil

Aux limites de l'architecture

Robert Verret, étudiant en aménagement et développement, rafle trois Prix Nobilis de l'APCHQ.

Pendant plusieurs années, la vie de Robert Verret a ressemblé à celle de ce personnage d'un des albums d'Astérix, un soldat romain à la retraite, qui désespérait de ne jamais accomplir autre chose dans sa vie que de planter ses salades, en prendre soin, les manger, pour finalement les ressemer. Sauf que pour cet architecte expérimenté, il s'agissait de maisons, d'entrepôts ou de condos à construire ou à rénover, puisque ce candidat au doctorat exerce sa profession à Québec depuis une douzaine d'années. Pour échapper à un routine qu'il jugeait lassante et mettre un peu de sel dans sa vie, Robert Verret a décidé de se replonger dans les études. Contaminé par le virus de la recherche après une maîtrise en architecture, il prépare actuellement une thèse de doctorat en aménagement du territoire et développement régional.

"J'étais fatigué d'agrandir des caisses populaires, de courir après les contrats, de les réaliser, et puis parfois d'avoir des difficultés à me faire payer", explique ce membre du Centre de recherche en aménagement et développement de l'Université Laval (CRAD). "Les projets où l'aspect design a une réelle importance sont très rares actuellement, car Québec compte déjà trop d'édifices à bureaux." Son retour au sein de sa faculté d'origine lui a ouvert tout à coup de nouveaux horizons, qui ont élargi le cadre trop étroit où l'enfermait sa pratique. En échangeant avec les professeurs de différents départements, en étudiant les études de spécialistes en architecture et en aménagement, Robert Verret a pris conscience de l'environnement complexe qui entoure un simple bâtiment.

Intégrer les condos au quartier
Dans la mouvance d'un mouvement qui proclame l'importance de l'héritage bâti, l'architecte refuse désormais de parsemer la ville de monuments grandiloquents sans se soucier des édifices voisins déjà existants ou de l'histoire même du quartier. Une des ses réalisations, une série de condos construits sur la rue Du Parc, à Québec, lui a d'ailleurs valu un prix de la Ville de Québec en 1993, qui soulignait le caractère intégré de cette construction dans le quartier Montcalm. "J'ai essayé de travailler en équipe, avec les promoteurs et les futurs propriétaires, note Robert Verret. Il faut prendre en compte la position d'un bâtiment dans le tissu urbain, lorsqu'on le construit, mais penser également à ses futures utilisations car il deviendra peut-être un entrepôt ou un magasin."

Bien évidemment tout l'art de l'intégration consiste à bâtir un édifice contemporain, sans forcément copier bêtement les maisons voisines. Il s'agit d'exercer sa créativité tout en respectant certaines contraintes comme le type de bâtiments dans la rue ou la disposition particulière des portes et des fenêtres. Mais l'intérêt de Robert Verret pour l'environnement urbain dépasse un esthétisme de simple façade. Il a pris conscience de l'importance de certaines données économiques et géographiques pour mieux saisir la réalité d'une ville, en se frottant aux études multidisciplinaire en aménagement. "En évaluant les coûts de transport ou en examinant la transformation de certaines banlieues en ghettos, la nécessité de la revitalisation du centre-ville prend tout son sens", fait-il remarquer.

Dans son mémoire de maîtrise d'abord, puis dans la recherche qu'il mène pour son doctorat, Robert Verret, conseillé par Pierre Larochelle, professeur à l'École d'architecture, sort d'ailleurs largement du strict exercice de l'architecture. En 1992, il s'est ainsi penché sur l'analyse du cadre bâti de la ville de Sillery, ce qui lui a permis de mettre quelques monumentales erreurs en lumière, comme ces nouvelles rues qui ne débouchent nulle part, ou cette falaise massacrée pour servir les intérêts de quelques promoteurs en mal de vente de terrains aux perspectives spectaculaires.

Le roman de l'Estrie
Dans sa recherche actuelle, qui porte sur l'analyse du cadre bâti en Estrie, Robert Verret tente de comprendre comment les réseaux de rues, de quartiers, de villages et de villes se sont mis en place dans cette région. L'implantation très ancienne de certains tracés amérindiens influence par exemple la construction de certaines voies de communication entre deux villages, de la même façon que l'histoire d'hommes et de femmes célèbres dans les Cantons de l'Est a pu marquer le territoire aussi bien que ses caractères physiques. "Finalement, ce type d'analyse peut se comparer à une étude anatomique, où les informations sur la forme nourrissent notre connaissance sur le corps humain", note l'architecte.

Des maisons dans les arbres
L'intérêt que porte Robert Verret au mariage harmonieux entre le paysage bâti et le paysage naturel ne se cantonne pas à une réflexion purement intellectuelle, puisqu'il les met directement en application dans un projet de développement immobilier en cours actuellement à Stoneham. Baptisé "Exposition Sud", ce projet a d'ailleurs été couronné de trois Prix Nobilis, décernés par l'Association provinciale des constructeurs d'habitations du Québec pour ses qualités environnementales et architecturales. En collaboration avec Pierre Blondeau, un entrepreneur général sensibilisé aux questions d'intégration, l'architecte tente de fournir à ses clients des maisons qui se fondent dans le boisé à flanc de montagne de la station de ski.

"Il s'agit de construire des résidences chaudes, campagnardes, en utilisant le plus possible des recouvrements en bois, explique Robert Verret. Nous tentons de conserver au maximum le caractère unique de la montagne en limitant la coupe d'arbres afin de préserver le drainage naturel, et de protéger l'habitat des petits mammifères qui y habitent." Bien sûr, ce type de construction entraîne des coûts supplémentaires par rapport aux méthodes traditionnelles car il faut notamment utiliser la pelle mécanique à meilleur escient, et employer des techniques différentes pour l'imperméabilisation des sols. Mais l'architecte remarque que de plus en plus d'acheteurs, sensibilisés à la protection de l'environnement et à l'importance du design, acceptent de dépenser 7 % à 8 % de plus pour se sentir bien chez eux.

En fait, c'est vraiment ce genre de projet qui incite Robert Verret à ne pas abandonner totalement la pratique, pour se concentrer uniquement sur la recherche. L'architecte semble d'ailleurs éprouver un certain malaise à laisser transparaître le plaisir que lui procure son retour à l'Université. "Cela peut sembler indécent aujourd'hui d'annoncer qu'on entreprend des études en troisième cycle, alors que tant de jeunes diplômés ne peuvent même pas exercer dans les bureaux d'architecte qui ne recrutent plus", explique-t-il. Robert Verret a eu la chance pour sa part de profiter des années florissantes de l'immobilier, ce qui lui donne les bases financières pour enrichir sa formation personnelle. On ne pourrait qu'espérer que ses collègues qui parsèment la ville de leurs oeuvres censées révolutionner l'architecture, mais outrageantes pour l'oeil du simple quidam, reprennent eux aussi le chemin de l'école.

PASCALE GUÉRICOLAS