26 mars 1998

LE COURRIER

AU SUJET DE LA CRISE DES GRANDS LACS

Le 19 mars, des duels oratoires ont eu lieu dans les salles 2419 et 1A du pavillon Charles - De Koninck. Le sujet portait sur la crise actuelle dans la région des Grands Lacs. Colette Braeckman, journaliste belge et spécialiste notoire des questions africaines, est venue expliquer l'origine de la crise actuelle, depuis le Zaïre de Mobutu jusqu'à la République Démocratique du Congo de Kabila.

Avec une belle assurance, Mme Braeckman et son groupe, composé d'Élise Muhimuzi, du Père Aloys Tegera et d'Eugénie Rokhaya Aw, nous ont démonté, chacun à leur tour, les causes de la guerre dans la région des Grands Lacs. Ces causes seraient: le départ des Tutsis et le refus de leur retour au Rwanda; le génocide de 1994 au Rwanda, qui a provoqué le déplacement massif de la population, et le fait que la même population civile se trouvait mélangée avec les troupes armées sur la frontière rwandaise; la présence de plus de 10 000 réfugiés qui a provoqué le déséquilibre au Kivu et le problème des Banyamulenges qui son venus au Kivu avant et après la colonisation.

À propos de la chute de Mobutu, Mme Braeckman nous dit qu'elle a était provoquée par le déclenchement au Zaïre du processus de démocratisation en 1990, l'arrachement et l'organisation de la Conférence Nationale souveraine par les peuples qui ont porté M. Tshisekedi au pouvoir comme premier ministre, le refus de ses militaires, longtemps non payés, de se battre et l'échec de ses mercenaires précipitamment évacués dans la région par un hélicoptère envoyé de la République Centrafricaine, la fatigue de sa maladie qui a surtout poussé ceux qui l'avaient porté au pouvoir à se préparer enfin d'imposer de nouveau à la pauvre population congolaise un nouveau Mobutu.

Qu'il s'agisse de la formation de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), du déroulement de la Guerre de sept mois, du sort réservé aux réfugiés ou de la constitution du nouveau gouvernement de Kinshasa, les puissances extérieures n'ont pu peser d'un poids décisif sur l'évolution de l'ancien Zaïre. L'arrivée au pouvoir de M. Laurent-Désiré Kabila et de ses hommes a été organisée et conduite par les Africains. Nous avons pu intervenir avec toutes les énergies pour lui demander de nous montrer la position de la Belgique avec le gouvernement actuel de Kinshasa qui nous montre déjà les indices du Mobutisme sans Mobutu.

Aujourd'hui, deux sentiments contradictoires animent les Congolais face à ce qui été vécu au départ comme une libération et accueilli au départ avec enthousiasme: espoir et crainte. Le départ du régime dictatorial constitue une fenêtre d'opportunités pour les changements tant attendus. Toutefois, la société civile manifeste des inquiétudes quant au climat de crispation politique lié à l'absence de dialogue entre les forces en présence, la continuation des antagonismes inter-ethniques, la circulation des armes, le non règlement de la question des réfugiés. Concernant le processus démocratique, nous notons avec inquiétude l'absence de séparation nette entre l'armée, la justice et la police, et par ailleurs l'absence d'un cadre constitutionnel pouvant servir de balise à l'action gouvernementale.

Malgré les déclarations de bonnes intentions (moraliser le vie politique, mettre fin à la corruption, relancer l'économie, payer les salaires des fonctionnaires), l'Alliance n'a pas réussi son examen de passage sur le plan politique. La mise à l'écart de M. Tshisekedi, leader inflexible de l'opposition radicale, est dangereuse pour des équilibres sur lesquels le président Mobutu avait su jouer en février dernier lors de son retour de Nice. La puissante ethnie Balubas et d'autres groupes encore se trouvent en situation délicate. Les habitants du Kivu, qui ont longtemps dénié la nationalité zaïroise aux Tutsis établis dans leur province, contestent l'importance que prennent ces mêmes Tutsis, Banyanmulengues et autres, dans l'entourage du régime, et sont désormais tous prêts à basculer dans l'opposition. Ces mécontentements ont été manifestés le samedi 15 mars dernier à 12 h 15 par la société civile de Toronto à son ministre des mines et énergies, Kibassa Maliba.

Dans l'un de ses articles, publié le 23 août 1991, Mme Braeckman affirme bien qu'un lobby pro-Mobutu existait toujours aux États-Unis, mais il est en perte vitesse d'autant plus que le Zaïre d'aujourd'hui, maintenant que la guerre d'Angola est terminée, ne présente plus le même enjeu stratégique pour les États- unis. Elle nous dit encore que se sont les Français qui ont soutenu Mobutu jousqu'à la fin, et pourtant c'est connu de tous que M. Mobutu avait entamé sa carrière sous des auspices américano-belges et qu'il est devenu ensuite ami de la France.

Le lendemain de la prise de pouvoir par M. Kabila, la Belgique, les États-Unis et l'Afrique du Sud étaient les premières puissances à reconnaître le pouvoir de M. Kabila. Tout est question d'intérêts En avril 1997, l'AFDL avait déjà commencé a signer des contrats avec American Minerals pour la relance des mines du Shaba. Se poser alors la question de savoir de quel pouvoir M. Kabila était habilité à signer de tels contrats alors qu'il n'était même pas le représentant dûment autorisé de la population congolaise. La dénonciation de la politique de non ingérence dans les affaires internes congolaises a été soulevée par Mme Chantal Kalala, une femme dynamique animée d'un esprit patriotique, capable de relever les défis et c'est par cette même intervention brillante de Mme Kalala que la conférence s'est terminée en queue de poisson à 21 h 45.

Nous devons retenir que personne ne veut construire sa maison dans le sable pour qu'elle s'écroule le lendemain. Ainsi les Africains doivent crier très fort pour dénoncer le principe sacro-saint de non-ingérence, car dans tous les cas, les pays occidentaux déplacent les montagnes de leurs pays pour leurs intérêts, mais ils ne sont pas prêts à intervenir, protéger et défendre les droits et libertés des individus quand ceux-ci sont atrocement violés par les dirigeants qu'eux-mêmes ont placé au pouvoir par la force, comme ce fut le cas au Congo. Ils affichent toujours la plus grande discrétion, arguant de leur détermination à ne pas se mêler des affaires intérieures africaines, alors que dans d'autres domaines, ils ne se laissent pas arrêter si facilement par les scrupules. C'est-à-dire que la célèbre formule du général de Gaulle, "Un État n'a pas d'amis, il n'a que des intérêts", doit être méditée par les Africains, comme l' exhorte Edem Kodjo ancien secrétaire de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) .

AMBROISE LUMBALA-MBUYI
Étudiant à la Faculté de droit