12 mars 1998

Vive les radicaux libres!

L'historien Roland Sanfaçon a réalisé un dictionnaire chinois-anglais-français dont l'efficacité et le caractère novateur annoncent une petite révolution culturelle.

Roland Sanfaçon a commencé à s'initier à l'écriture chinoise lors d'un premier voyage en Chine, en 1987. Éprouvant des difficultés avec le classement en vigueur dans les dictionnaires, il constate que les Chinois eux-mêmes ont du mal à se retrouver dans cette mer de caractères classés selon des systèmes codifiés et extrêmement compliqués. De fil en aiguille, l'idée surgit en lui de faciliter cette opération de recherche en inventant "une approche plus formelle basée sur les formes visuelles".

Dix ans et des centaines d'heures de travail plus tard, ce professeur d'histoire de l'art médiéval ayant pris récemment sa retraite de l'enseignement vient de publier le Dictionnaire kuaisu chinois-anglais-français, aux Presses de l'Université Laval. Si on se fie à la réaction des linguistes de Pékin qui l'ont consulté, l'ouvrage est d'ores et déjà promis à un bel avenir, ces bonzes de la langue chinoise ayant spontanément nommé le nouveau système de classement du dictionnaire, le kuaisu, c'est-à-dire le rapide.

"J'ai toujours aimé dégager le sens caché des formes complexes, par la comparaison et la mise en contexte, explique Roland Sanfaçon. Je suis parti du fait que l'écriture chinoise est moins complexe qu'elle n'y paraît. Il faut savoir que les Chinois ne possèdent pas un esprit d'analyse très poussé; en fait, ils ont la volonté de comprendre globalement, et non de façon détaillée. Essentiellement, la méthode que je propose est d'une précision toute moderne. Chaque caractère n'a qu'une position possible: on le trouve là où il doit être, sans avoir à scruter de longues listes, comme c'était auparavant le cas. On a accès à la façon de l'écrire, à son radical et à son étymologie. En outre, le kuaisu se prête à un traitement de texte très performant."

Le supplice de la liste
Et de citer certains classements actuellement en vigueur dans l'Empire du Milieu, qui mettent littéralement au supplice ses utilisateurs. Par exemple, le dictionnaire Kangxi - du nom de l'empereur qui l'a mis en place en 1716 - compte environ 47 000 caractères classés sous 214 clés ou radicaux. Le dictionnaire présente une table de ces radicaux, classés par nombre de traits pour les écrire, plusieurs radicaux comptant le même nombre de traits. Chaque radical reçoit un numéro qui est repris dans l'ordre de ces numéros, cette fois avec la liste des caractères qui utillisent ce radical. Comme ces listes peuvent être très longues, elles sont subdivisées selon le nombre de traits qui s'ajoutent au radical dans le caractère complet. On imagine le véritable casse-tête chinois que constitue ce procédé fastidieux et le nombre d'erreurs pouvant en découler.

Dans la plupart des dictionnaires chinois modernes, explique Roland Sanfaçon, les caractères sont classés selon l'alphabet latin (pinyin), c'est-à-dire qu'ils sont basés sur une transcription occidentale de la prononciation. Toutefois, le système présente de nombreux inconvénients, dont celui d'avoir à connaître le caractère et sa prononciation pour le trouver. À cette difficulté s'ajoute le fait que plusieurs caractères se prononcent de la même façon et qu'on doive ainsi en parcourir quelques listes afin mettre le doigt sur le "bon".

"Essentiellement, le classement kuaisu tient compte de la structure graphique des caractères, souligne Roland Sanfaçon. Il comporte deux étapes dont la première consiste à séparer le caractère en éléments graphiques en suivant l'ordre de leur écriture et la seconde, à classer les éléments graphiques selon leur structure, et le tour est joué. Pour tout dire, je trouve plus facilement un caractère chinois dans le kuaisu qu'un mot dans le dictionnaire occidental."

N'hésitant pas à qualifier son dictionnaire de "génial", Roland Sanfaçon estime que cette petite révolution culturelle fera des remous en Chine: "De la même manière que le professeur d'histoire de l'art révèle l'oeuvre sans en être l'auteur, je n'ai fait que mettre au monde ce que les Chinois portaient déjà en eux."

RENÉE LAROCHELLE