29 janvier 1998

Un pour tous et tousse pour un

Les premiers médicaments contre la grippe sont mis à l'essai au Centre de recherche en infectiologie. Parviendront-ils à dompter l'insaisissable petite bête noire de nos hivers?

Jusqu'à maintenant, une grippe non soignée durait une semaine et une grippe bien soignée, elle, durait sept jours! Mais la chose pourrait bientôt changer si on en juge par les résultats obtenus grâce à de nouveaux médicaments antiviraux présentement à l'essai dans plusieurs centres hospitaliers à travers le monde. L'un de ces médicaments, testé par une équipe du Centre de recherche en infectiologie (CRI), raccourcit de trois jours la durée moyenne d'une grippe, s'il est pris dans les 30 heures suivant l'apparition des premiers symptômes. "On parle ici d'un médicament qui fait véritablement passer de 7 à 4 jours la durée de l'infection et non pas de produits, comme ceux présentement vendus en pharmacie, qui ne font que soulager les symptômes", explique l'infectiologue Guy Boivin, qui supervise l'évaluation du médicament au Centre hospitalier universitaire de Québec (pavillon CHUL).

Le CRI vient d'entreprendre une nouvelle série de tests sur ce médicament fabriqué par Glaxo et il évalue également un autre antiviral produit par Hoffmann-La Roche. Les deux produits interfèrent avec le processus de multiplication du virus de la grippe. "Il s'agit d'antiviraux qui bloquent une enzyme (la neuraminidase) essentielle à la prolifération du virus, dit Guy Boivin. En absence de l'enzyme, le virus reste prisonnier de la membrane de la cellule hôte, ce qui limite l'infection."

Le CRI est à la recherche de sujets fraîchement grippés (moins de 48 heures) pour évaluer l'efficacité de ces médicaments (654-2796). Les sujets doivent avoir 12 ans et plus et présenter les principaux symptômes de la grippe (toux, céphalées, courbatures, mal de gorge, fièvre, température).

Prévenir l'épidémie
Chaque année, au creux de l'hiver, on assiste à une épidémie de grippe qui dure de quatre à six semaines et dont l'importance varie au fil des ans. Le virus frappe de façon imprévisible et ses complications ne sont pas banales. Malgré sa brève prestation, la grippe compte au nombre des dix principaux tueurs en Amérique du Nord; on lui attribue au moins 1 000 décès annuellement au Canada.

L'épidémie annuelle est commencée depuis un peu plus de deux semaines dans la région de Québec, signale Guy Boivin. Il n'existe cependant pas de données fiables quant au nombre de cas, d'une part, parce que le diagnostic de grippe est difficile à établir avec certitude sans test de laboratoire et d'autre part, parce que beaucoup de personnes atteintes ne se rendent pas chez le médecin.

Pour le moment, rappelle l'infectiologue, les seuls moyens dont nous disposons pour contrer la grippe sont les mesures d'hygiène, notamment le lavage régulier des mains, et le vaccin contre la grippe, offert à toutes les personnes de 65 ans ou plus et à tous ceux qui souffrent de maladies respiratoires chroniques. Au cours des dix dernières années, son taux d'efficacité a atteint environ 80 %, un bon score somme toute, estime Guy Boivin, puisqu'il faut prédire, à partir des souches actives une année donnée, celles qui frapperont l'année suivante. Les prévisions de chercheurs servent de recette pour le choix du cocktail de souches virales composant le vaccin.

Pourra-t-on un jour libérer la planète du virus de la grippe comme on l'a fait pour le virus de la variole? Guy Boivin en doute. D'abord, parce que le virus est en constante mutation. Lorsque ces mutations sont majeures, ni les vaccins, ni notre système immunitaire ne peuvent faire face à la musique virale. C'est ce qui s'est produit lors des épidémies de grippe espagnole de 1918 (20 millions de morts), de grippe asiatique de 1957 (1 million de morts) et de grippe de Hong Kong de 1968 (1 million de morts). Deuxièmement, à cause de l'énorme réservoir animal utilisé par le virus. Les porcs, les poulets et de nombreux oiseaux migrateurs sont porteurs du virus de la grippe; le microbe se transforme dans les cellules de ces animaux et les nouvelles souches qui apparaissent trouvent ensuite leur chemin jusqu'aux humains. Et comme la Terre est devenu un grand village, une nouvelle souche qui émerge dans un coin reculé d'Asie peut gagner le reste de la planète en quelques semaines grâce, entre autres, aux avions qui offrent des conditions idéales à la propagation du virus.

Comme la grippe est là pour rester, les recherches sur les antiviraux qui limitent ses méfaits prennent toute leur importance. "Je ne suis pas partisan de la vente libre de ces médicaments, précise cependant Guy Boivin. Si on les utilise mal, on risque d'accélérer l'apparition de la résistance aux antiviraux." Pour chaque patient, prévient-il, il faudra s'assurer qu'on a bien affaire au virus de la grippe. Présentement, les tests de laboratoire exigent de 48 à 72 heures, ce qui est plutôt long pour une maladie qui dure sept jours. "Les tests de diagnostic rapide sur lesquels nous travaillons au Centre de recherche en infectiologie devraient permettre de réduire ce délai à moins de 24 heures. Idéalement, il faudrait en arriver à poser un diagnostic sûr en moins d'une heure. Sans diagnostic rapide, les antiviraux auront peu d'utilité contre la grippe."

JEAN HAMANN