29 janvier 1998

LE COURRIER

 

COURBE D'ÂGE ACTUARIELLE

Je suis Africain, considérablement plus âgé que la moyenne des étudiants inscrits au premier cycle et je poursuis depuis trois ans un baccalauréat en actuariat à l'Université Laval. N'importe quelle personne un peu sensible, ou même seulement sensée, comprendra ce que se retrouver sur les bancs d'école au milieu de jeunes gens dans la vingtaine peut avoir à mon âge de parfois difficile. C'est un choix que les circonstances de ma vie m'ont amené à faire et que j'assume. Il y en a qui n'en revienne apparemment pas.

Jeudi le 22 janvier dernier, j'assistais à mon cours de mathématiques actuarielles dans une classe comptant au total une bonne cinquantaine d'étudiants. Durant la dernière heure de la séance, le professeur ayant à expliquer comment coder notre identité pour nos devoirs au laboratoire d'informatique, j'ai eu la déconcertante surprise d'entendre mon nom cité et de voir ma date de naissance inscrite au tableau en guise d'exemple. Non, il n'est pas venu à l'idée de ce professeur, qui est certainement mon cadet, de forger un exemple, ou même, pourquoi pas, de se servir de son propre nom et de sa propre date de naissance. Évidemment, la chose n'est plus aussi indifférente lorsqu'il s'agit de soi-même.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la raison du plus fort est la meilleure et il n'échappera à personne que j'agis contre mon intérêt en relatant ainsi le comportement discutable d'un membre du corps enseignant avec lequel je suis toujours un cours. Mais je crois, sans même égard au fait qu'il existe ici une loi censée protéger les renseignements personnels, qu'il y a partout en ce monde des personnes qui ont encore assez de leurs deux yeux et de leurs deux oreilles pour voir, entendre et juger de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas.

DEEN AKANGBE
Étudiant à l'École d'actuariat


PRIVATISER LA SANTÉ POUR APPAUVRIR LA POPULATION

Le débat ouvert sur les modifications du réseau de la santé en cours est d'une importance capitale pour notre qualité de vie. Lors des années 1960-1970, la prise en charge collective des soins de santé à permis la mise en place d'un système de soin gratuit, accessible et d'une bonne qualité tout en stabilisant les coûts proportionellement au système privé des États-Unis, beaucoup plus coûteux. Pourtant, l'ex ministre de la santé Claude Castonguay et le ministre actuel, Jean Rochon, affirment aujourd'hui qu'une privatisation du système de soin devrait être envisagée.

Si les coûts individuels pour les services de santé sont plus élevés dans un système privé, c'est que la logique économique dans lequel il évolue lui fait voir la montée de la maladie comme une chance de profit. À l'opposé, le système de soin public voit la maladie comme un fléau et comme une dépense, ce qui le pousse à miser sur la prévention et une approche globale de la santé pour la réduire.

Ces principes, confirmés par l'analyse des différents systèmes de soins mis sur pied partout dans le monde, font même partie de la conclusion finale de la commission Rochon. Notre cher ministre y écrit dans un rapport qui porte son nom qu' "il est établi depuis longtemps que les mécanismes du marché ne doivent pas s'appliquer aux services sociaux et aux services de santé. Les problèmes ont tendance à être concentrés dans des groupes particuliers, souvent démunis socialement et financièrement. Les personnes ne sont pas responsables de ces situations qui entraînent par ailleurs des conséquences sur le plan collectif. L'équité en matière d'accessibilité aux services et de distribution des ressources dans la collectivité ne peut être assurée sans le maintien d'un système public fort". (p. 687)

Dans cette même rapport, il est écrit: "Un système avec différentes classes de services, l'une pour les riches, l'autre pour les pauvres, n'est donc pas envisageable si l'on tient au principe de rationnement équitable. L'expension d'un système privé parallèle, soutenu par l'assurence privée ne peut donc être encouragé." (p.652)

Les contradictions sont aussi au niveau des textes que M. Castonguay appuie d'exemples tirés de l'Alberta et de l'Ontario, provinces qui se démarquent par leurs gouvernements radicalement néolibéraux. Il se réfère à une étude de la Banque Mondiale (agence par excellance de la haute finance internationale) qui conseille de dénationaliser la santé car l'investissement privé pourrait "aider les systèmes publics de santé à rebâtir leur système et leurs infrastructures". On dirait bien que l'ex- ministre a oublié que la récente réforme a mené à la fermeture de 40 % des établissements de santé, que les infrastructures sont construites et que la population en a besoin mais que le gouvernement préfère les fermer. Quel gaspillage!

M. Rochon aurait intérêt à relire le rapport qui porte son nom tout comme M. Castonguay aurait intérêt à relire les principes qui étaient à la base de la réforme qu'il a menée. Leurs déclarations ne font que confirmer les orientations purement néolibérales du gouvernement actuel, ce qui ne surprend plus guère. Je ne crois pas que le système doit être complètement étatisé, mais le privé, avec sa logique de rentabilisation de la misère humaine, doit être exclus. À côté d'un système collectif fort, il faut améliorer le financement des groupes communautaires offrant des soins alternatifs tout en préservant leur autonomie et en reconnaissant leur expertise par une participation aux instances décisionelles du ministère de la Santé. Ceci nécessite un rejet du principe de sous-traitance à l'origine de la conception gouvernementale de l'économie sociale, mais c'est une autre histoire.

SÉBASTIEN BOUCHARD
Étudiant au Département d'histoire