8 janvier 1998

 

Idées

POUR UNE NOUVELLE MESURE DU SOUS-EMPLOI

par Alain Massot, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation

 

* Cet extrait est tiré d'un essai de l'auteur publié récemment par Les Presses de l'Université Laval.

 

Il y a plusieurs manières de manipuler les statistiques. Les chiffres des experts décrivant le chômage "officiel ", "réel" et "naturel " occultent peut-être une relation au travail beaucoup plus sinistre.

 

Les statistiques du chômage induisent un portrait largement déformé de la situation de l'emploi par la nature même des procédures utilisées. Dans un article intitulé Les chiffres trompeurs du chômage, Francisco Vergara les explicite: "Le taux de chômage est obtenu par un sondage auprès des ménages. On interroge chaque personne pour savoir si elle a travaillé "ne serait-ce qu'une heure" pendant la semaine de référence (en général celle qui précède l'enquête). Si la personne répond par l'affirmative, elle est classée comme ayant un emploi. Sinon, on lui pose une deuxième question: avez-vous "cherché activement" un emploi lors de la semaine de référence? Si la personne répond: "oui", une troisième question est alors posée: êtes-vous "immédiatement disponible" pour occuper un emploi? Seuls ceux qui ont répondu par l'affirmative à ces deux dernières questions sont classés chômeurs." (Le Monde diplomatique, janvier 1997). C'est la mesure du taux de chômage au sens du BIT (Bureau international du travail). Les experts de l'OCDE ont, eux aussi, noté l'insuffisance de l'indicateur BIT: "Le taux classique de chômage ...ne mesure pas la totalité du sous-emploi." (OCDE, Perspectives de l'emploi juillet 1993, cité par Vergara, F., 1997, p.17).

Dans son dernier livre, La Fin du travail, Rifkin souligne le même problème en reprenant le constat de l'US Bureau of Labor Statistics, Current Population Survey, 1993: "En 1993, plus de 8,7 millions de personnes étaient sans emploi; 6,1 millions travaillaient à temps partiel mais auraient souhaité un temps plein; plus d'un million étaient si découragées qu'elles avaient cessé toute recherche. Soit un total de 16 millions de travailleurs américains, ou 13 % de la population active sans emploi ou sous-employée." Si l'on cible des sous populations comme les jeunes, il faut alors parler d'un taux de 20 % pour la même année (Rifkin, J., 1996, p. 31, et p. 282).

Le réputé économiste de la Sloane School du MIT, Lester Thurow, ne dit pas autre chose: "Il faut relativiser les statistiques [du chômage aux États-Unis]. Officiellement, le chômage ne touche que 5,5 % de la population, soit 7,5 millions de personnes. Mais il faut en ajouter 6 millions qui se déclarent sans emploi quand on les interroge. Simplement, ils ne sont pas comptabilisés parce qu'aux États-Unis ne sont considérés comme chômeurs que ceux qui ont fait une démarche active pour trouver un emploi dans la semaine précédant le recensement. Si vous êtes resté chez vous parce que vous avez perdu tout espoir de trouver un boulot, vous n'existez pas pour les statistiques. Le chômage, aujourd'hui, est donc plus proche de 10 % que de 5 % estime-t-il." (Le Nouvel Observateur, 9-15 octobre 1997).

Il y a plusieurs manières de manipuler les statistiques du chômage. La Grande Bretagne aurait réussi à couper en deux le taux de chômage réel sous le règne des conservateurs. Alors qu'il y avait 1,3 millions de chômeurs officiels lors de l'élection de Mme Margaret Thatcher en 1979, il n'y en aurait que 1,7 million actuellement, soit 6,1% de la population active. Or, si la méthode de calcul n'avait pas changé, c'est un peu plus de trois millions de chômeurs qu'il faudrait recenser. Un rapport de la Middland's Bank, publié récemment, estimait même leur nombre à 4 millions, soit 14 % de la population active. (Milne, S., Le Monde diplomatique, mai, 1997, p.8).

Un rapport récent du Commissariat Général au Plan sur le cas français du chômage mérite d'être cité: "Les quelque 3 millions de chômeurs au sens du Bureau international du travail ne forment que le noyau dur d'un vaste phénomène de décomposition de la relation au travail. Celui-ci touche près de 7 millions de personnes, sans compter celles qui composent leur environnement familial immédiat." C'est encore une fois plus du double du taux officiel du chômage. Les auteurs du rapport, Robert Castel, Jean-Paul Fitoussi, Jacques Freyssinet et Henri Guaino proposent une nouvelle mesure du chômage de longue durée: "Il s'agirait de prendre la moyenne des périodes cumulées de chômage sur trois ans et non plus seulement les douze mois continus d'inscription à l'ANPE dans la dernière année. Résultat? La part des chômeurs de longue durée passerait en 1996 de 35 % à 64 %!" (L'Express, 16-22 octobre 1997).

Cette même procédure du BIT introduit d'autres biais lorsqu'on l'applique à des comparaisons internationales dans des contextes aussi différents que l'Europe et les États-Unis: "Les experts qui se sont penchés sur les problèmes de comparaisons internationales du chômage ont unanimement reconnu l'insuffisance du taux du BIT", souligne Vergara. Même le ministère du Travail américain l'admet: "Le taux de chômage [au sens BIT] est commode et bien connu; néanmoins, en nous concentrant trop sur cette seule mesure, nous pouvons obtenir une vision déformée de l'économie des autres pays, comparée à celle des États-Unis... D'autres indicateurs sont nécessaires, si l'on veut interpréter de manière intelligente les situations respectives sur les différents marchés du travail." (International Comparisons of unemployement Indicators, Monthly Labor Review, Washington, mars, 1993, p.3).

Quant à la peur du chômage aux États-Unis, "Deux travailleurs américains sur cinq craignent d'être licenciés, ou d'être forcés d'accepter des réductions d'horaires ou de salaire, dans les deux années suivantes. Soixante-dix-sept pour cent des personnes interrogées disent connaître parmi leurs relations directes une personne ayant perdu son emploi ces dernières années, et 67 % affirment que le chômage a des répercutions sensibles dans leur entourage." (From Coast to Coast, from Afluent to poor, Pool Shows Anxiety Over Jobs", New York Times, 11 mars, 1994, cité par Rifkin, J., 1996, p. 33).

Rien de cela n'autorise l'optimisme béat que pourrait susciter la dite situation de plein emploi aux États-Unis et encore moins la construction d'une analyse comparative concluant à l'Éternel recommencement du "miracle américain."

Il est vrai que le taux officiel du chômage aux États-Unis qui se tenait à 3 % dans les années cinquante, s'établissait à 6,7 % au début de la décennie quatre-vingt-dix. Il prend figure maintenant de "taux naturel" du chômage tel que reconnu par les économistes. Au Canada, des experts viennent de décréter que le "taux naturel" devrait s'établir à 7 %.