8 janvier 1998


LES ÉTUDIANTS EN ARCHITECTURE ENVAHISSENT TROIS-PISTOLES

Des projets pleins d'imagination pour préserver l'âme d'un vieux centre-ville.

Une école d'ébénisterie ici, un centre d'art un peu plus loin, des auberges haut de gamme ou destinées aux amateurs de plein air toutes proches: voilà le nouveau visage de Trois-Pistoles rêvé par une quinzaine d'étudiants de l'École d'artchitecture, le temps d'un projet. En quelques semaines, ils se sont emparés en imagination de trois bâtiments abandonnés, ou sur le point de l'être, pour leur redonner une nouvelle jeunesse, plans et maquettes à l'appui, avec comme seule contrainte les limites de leur imagination. L'ancienne tannerie, le moulin banal et le vieux collège ont ainsi retrouvé une vocation bien différente de celle que connaissaient les citoyens de Trois-Pistoles depuis toujours.

"C'est la seule fois, pendant mes études de baccaulauréat, où j'ai enfin l'occasion de présenter mon projet devant des gens qui seraient susceptibles de vivre dans les bâtiments rénovés, et non uniquement devant des critiques qui attribuent une note." Catherine Demers a du mal à contenir son enthousiasme au lendemain de la présentation publique des plans et maquettes que les étudiants de l'atelier effectuaient en décembre en devant les citoyens de Trois-Pistoles. Ce projet l'a ainsi confortée dans son opinion: plutôt que de construire de nouveaux édifices, elle travaillera à partir de bâtiments existants dont l'histoire et le vécu peuvent l'inspirer. L'atelier de restauration et de consolidation du milieu bâti dirigé par André Casault, professeur à l'École d'architecture, a d'ailleurs permis aux étudiants de s'intéresser à l'environnement des sites sélectionnés puisqu'ils ont analysé aussi bien la vie culturelle, socio-économique, que l'évolution historique d'une ville qui souffle cette année ses 300 bougies.

La mise en contexte achevée, les membres de l'atelier ont ensuite porté leur choix sur une ancienne tannerie logée en centre ville, abandonnée depuis plusieurs années, sur un ancien moulin située au fond d'un vallon, ou sur l'ancien collège qui abrite pour un an encore les bureaux de la Commission scolaire. Leur mission? Non seulement restaurer le bâtiment, mais surtout lui trouver une fonction dont la finalité colle à la ville actuelle. Rien d'étonnant dans ces conditions que les projets des étudiants s'orientent surtout vers le tourisme et l'art, deux des mamelles à laquelle se nourrit Trois-Pistoles depuis quelques années.

Le dosage magique entre ancien et moderne
Plusieurs équipes ont tenté de répondre aux besoins en chambres d'hébergement, identifié au cours de l'analyse préalable. Audrey Monty a ainsi repensé l'ancien collège, un édifice d'une centaine d'années situé en plein centre ville, en fonction des besoins d'une auberge haut de gamme offrant une quinzaine de chambres spacieuses aux touristes. Pour disposer de plus d'espace, elle a décidé de construire une extension, en rappelant le style initial de la façade par l'utilisation de blocs de granit. "J'ai été suprise, en arrivant au Québec, de constater qu'un bâtiment vieux de seulement un siècle appartienne à un patrimoine qu'il faut conserver, explique cette étudiante française inscrite depuis septembre dernier à l'École d'architecture. Mais par ailleurs, j'apprécie beaucoup la liberté dont jouissent les architectes d'ici pour jouer entre les sytles ancien et moderne."

Sans budget à respecter, sans contraintes autres que celles fixées par les normes du bâtiment, les étudiants ont ainsi eu tout le loisir de laisser leur imagination échafauder des projets les plus "fous" mais qui pourtant ont séduit les citoyens de Trois-Pistoles qui les découvraient sur plans en décembre dernier. Certains ont ainsi rêvé de transformer le moulin à eau en centre d'art multidisciplinaire, lançant des passerelles sur les terrasses abruptes qui entourent le vieux bâtiment pour permettre aux utilisateurs de suivre des cours de photo, de dessin, de vidéo et de sculpture, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Dans leur projet, Hugues Poirier et son complice reprenaient également le mécanisme de l'antique roue à aubes pour ouvrir les portes extérieures et créer une oeuvre d'art. Une autre équipe s'inspirait, d'autre part, du mouvement de cette immense roue pour imaginer un escalier en forme de vis géante, chargée de rappeler la vocation ancienne de ce moulin à moudre la farine.

Une école d'ébénisterie ouverte sur le monde
Le site de la tannerie a lui aussi rajeuni sous les traits de crayons et les esquisses des étudiants, qui en ont fait, selon leur inspiration, une école d'ébénisterie permettant de ramener des jeunes dans un Trois-Pistoles vieillissant, ou une auberge accueillant les cyclistes de la piste verte toute proche. Certains des projets brillent ainsi par leur audace, tout en démontrant un vif respect pour les bâtiments déjà construits. Tandis que les ouvertures sur la façade de l'éventuel hôtel pour amoureux du plein air rappellent les fenêtres d'un étage aujourd'hui détruit, le revêtement d'une salle de cours de l'école d'ébénisterie reprend la teinte rouge caractéristique des murs de la tannerie. Au passage, les étudiants donnent même quelques leçons d'architecture à leurs contemporains. "Pour les nouveaux bâtiments, nous utilisons des parois en verre et de grandes portes de garage, ce qui montre notamment qu'aujourd'hui les structures ne reposent plus sur les murs porteurs, remarque Catherine Demers. Cela permet aussi d'ouvrir les édifices vers l'extérieur pour que les passants voient les étudiants travailler, alors que l'ancien site se caractérisait par sa fermeture."

Cette libertée prise avec les bâtiments actuels a particulièrement intéressé de nombreux citoyens de la ville qui ont souligné à plusieurs étudiants qu'ils avaient réussi à leur présenter leur quotidien avec un nouveau relief. Bien sûr, aucun promoteur n'a encore suggéré de réaliser de tel ou tel projet, mais plusieurs propriétaires des édifices concernés s'informaient lors de la rencontre de décembre des coûts possibles des rénovations suggérées. Les équipes de l'atelier ont donc sans doute réussi à semer une petite graine dans le coeur des citoyens de Trois-Pistoles qui constatent, comme dans tant d'autres villes au Québec, que leur centre-ville patrimonial ne cesse de se vider au profit de développements extérieurs sans âme. Pour une fois, des étudiants bientôt architectes leur suggéraient d'inverser le mouvement et de reprendre goût à leur centre historique. Une véritable révolution!

PASCALE GUÉRICOLAS