8 janvier 1998

 

Ne tirez pas sur la pianiste

"Si mes chansons sont noires, c'est peut-être parce que la vie l'est aussi", dit la chanteuse à textes Sophie Anctil.

Il était une fois, à Lévis, une petite fille qui s'appelait Sophie et qui rêvait d'apprendre le piano. Sa mère étant trop pauvre pour lui payer des leçons - et à plus forte raison un piano - la fillette se rabattit sur le petit orgue offert en cadeau par sa grand-mère, qui avait remarqué son attirance pour la musique. Munie de son cahier intitulé Apprenez le piano sans professeur, Sophie apprit donc le piano sans professeur ni piano, sur un orgue bon marché comptant à peine trois octaves. Quand les notes manquaient, Sophie comblait le faible registre de l'instrument, chantant les notes absentes et poursuivant l'exécution de sa pièce, comme si de rien n'était. Vingt ans plus tard, cette étudiante en théâtre et en création littéraire à l'Université Laval possède son propre piano; en décembre, elle lançait son propre disque, à compte d'auteur, sur lequel figurent une dizaine de ses compositions.

"Je me rappelle qu'au Cégep Lévis-Lauzon, je "squattais" des pianos dans certains locaux, dit Sophie Anctil, de son (vrai) nom d'artiste. Aussitôt que j'avais une minute, j'en profitais pour aller jouer. Un jour, j'y ai composé ma première chanson, à partir de trois accords. L'expérience a été une révélation pour moi et je me suis dit que c'est ce que je voulais faire dans la vie." Au premier rang de ses amours figurent Jacques Brel et Édith Piaf, deux artistes-phares qui ont éclairé sa décision de se consacrer à l'écriture et à l'interprétation. "Avec Brel, par exemple, chaque mot est important et vient du fond du coeur. Il possède une manière unique de dire les choses."

Un sac à surprises
En 1994, Sophie Anctil remporte le Grand prix du jury du concours Cégeps en spectacle, qui vise à promouvoir la relève artistique québécoise. Depuis lors, cette auteure-compositeure-interprète du genre "rive gauche" s'est produite dans de nombreux cafés et bars de la région de Québec, dont le café-théâtre du Palais Moncalm, le Bar Le D'Auteuil et l'Anglicane. S'accompagnant au piano, secondée par une accordéonniste et un guitariste, elle parle de l'amour, de la solitude et de la difficulté de vivre, à travers des textes qui ne manquent pas d'humour ni de lucidité, comme dans La vie: "La vie a une longue chevelure d'ébène avec une repousse d'au moins huit semaines. La vie est un sac à surprise géant avec deux trois vieux bonbons collés d'dans."

"On me dit parfois que je vois la vie en noir dans mes chansons. Moi, je pense que mes chansons sont de la même couleur que la vie. Et si on trouve que mes chansons sont noires, c'est peut-être que la vie l'est aussi." "Si on en croit les statistiques de notre monde économique j'coûte trop cher c'est ma seule et unique caractéristique j'coûte cher", chante-t-elle dans Déficit. En outre, cette chanteuse à textes n'a pas peur de dévoiler ses angoisses dans Harlequin, d'après la série de romans à l'eau de rose du même nom. "J'en ai assez de me poser la question Ce que j'écris, est-ce que c'est bon Et à chaque panne d'inspiration d'remettre en cause ma vocation Dire que si j'écrivais Les Amants de la nuit Je serais lue dans trente pays Tout le monde trouverait ça joli Et je gagnerais bien ma vie."

Bien qu'elle trouve assez essouflant de concilier études, écriture, lecons de piano et de chant, répétitions et spectacles, Sophie Anctil affirme apprécier cette vie qu'elle a choisie et en retirer une grande satisfaction. "Ce n'est pas facile de percer dans le milieu artistique comme chanteuse à textes, dit-elle. Mais je suis quelqu'un qui possède beaucoup de volonté. Ma plus belle récompense, je la reçois quand, à la fin d'un spectacle, des personnes viennent me dire que j'ai exprimé sur scène des émotions qu'elles avaient déjà ressenties sans pouvoir être capables de les traduire. À ce moment-là, je sais que j'ai fait le bon choix."

La tête remplie de projets, Sophie Anctil donnera quelques spectacles au cours des prochains mois: surveillez bien les journaux pour en savoir plus long sur cette artiste prometteuse qui n'a pas dit son dernier mot... ni écrit son dernier texte. Son disque éponyme est actuellement disponible chez Archambault Musique et chez Sillons le Disquaire, sur la rue Cartier.

RENÉE LAROCHELLE